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Canta in Liò per U Beach Soccer
Ecole de chant Natale Luciani
Le DVD de Canta est disponible
Canta et
la culture
corse

 

 


LES CORSES EN MOUVEMENT

Au commencement était la Corsicada, car lorsque "Canta u populu corsu" sort en 73 son premier album, elle existe déjà depuis 10 ans... Bien loin de se limiter à la défense d'une profession, ce regroupement d'artisans va jouer un rôle intellectuel et culturel essentiel. Par son implantation en milieu rural, et surtout par l'action multiforme de ses chercheurs (arts plastiques, musique, théâtre) qui ont donné à Pigna l'exemple d'un travail soutenu pendant une durée de 30 ans (cette durée qui si souvent fait défaut en Corse). C'est que tout en se voulant les découvreurs et les mainteneurs d'une tradition, les membres de la Corsicada cherchaient surtout dans le passé les moyens de se projeter plus vite vers l'avenir et l'universel. De là leur rencontre apparemment paradoxale avec un penseur critique comme Yvan Illich. De là aussi la réflexion, au delà de la simple production, sur la commercialisation (avec la fondation des Case di l'artigiani). De là l'effort de formation des jeunes dans le cadre en particulier du CPS de Corti qui, s'il s'agit d'une structure différente, participe cependant du même esprit. Ils proposent un développement global et équilibré du monde rural corse : ils s'emploient à revivifier les villages désertés, à retrouver les gestes, et les savoir-faire de l'artisanat traditionnel...

Les années 70 voient un énorme développement d'associations que l'on ne peut citer toutes et qui mobilisent très largement, dans le domaine de l'environnement (GARDE), de la défense de la langue (Scola corsa, Associu di l'insignanti corsi...), de l'animation et de la recherche culturelle sur les micro-régions (ADECEC, Tavagna club, foyers ruraux...) L'on peut remarquer que dans le début de la période qui nous occupe, les associations à but général, inscrivant leur action dans une réflexion d'ensemble sur la Corse, ont un grand rôle. Cette tendance unificatrice culmine en 1981-82, quand l'élection de Mitterrand laisse penser qu'une discussion globale est possible avec le nouveau pouvoir. C'est alors que se constitue la FALCE (Fédération d'associations linguistiques, culturelles et économiques) regroupant presque toutes les associations (une quarantaine).

Peu à peu ce mouvement associatif large s'est affaibli dans deux directions : d'une part les nécessités économiques et une technicité de plus en plus grande ont conduit certains groupes (de chant en particulier) à un professionnalisme qui les écarte du domaine associatif. D'autre part les déceptions et aussi un phénomène (européen) de diminution du militantisme conduisent à une floraison d'associations à but volontairement restreint : l'histoire militaire où la recherche micro régionale mobilisent plus aujourd'hui, que l'histoire de la Corse en général, la défense de l'orgue de tel village plus que la défense de la tradition musicale corse en général, etc... Le besoin de résultats immédiats y est à l'évidence plus facilement comblé.

Un autre grand débat rattache culture et économie. C'est de l'action de la Corsicada, théorisée et largement débattue ensuite, qu'on peut dater son commencement et la construction de concepts tels que "développement autocentré" ou "économie identitaire". On doit constater l'échec de toute croissance pensée et dirigée de l'extérieur, comme celle envisagée par les projets officiels des années 60-70, rejetée par les Corses. On ne peut donc songer qu'à un développement choisi de l'intérieur, qui prenne en compte la culture corse avec ses forces et ses faiblesses. De ce débat permanent se dégagent quelques grands thèmes

Peu capable de s'adapter à l'économie industrielle traditionnelle et au taylorisme, la mentalité corse telle que l'histoire l'a faite offre des atouts, dans le cadre d'une économie moderne qui privilégie l'initiative, et demande un haut niveau de formation. La cohésion que donne une culture commune est aussi un élément important pour fédérer les énergies. Enfin la faiblesse économique même peut être un atout puisque aucune reconversion n'est nécessaire.

Enfin la Corse, incapable de lutter contre des concurrents au plan quantitatif, doit axer sa production sur le qualitatif et le spécifique: pour un client qui demande de la charcuterie corse, le prix n'est plus essentiel. Ici se pose le problème du label "corse" à définir pour chaque produit. La situation géographique de la Corse, trop longtemps oubliée, et sa culture méditerranéenne peuvent faire d'elle un pont entre Nord et Sud, un lieu de passage des idées et des savoirs. Dans cette optique le rôle de l'université est évidemment valorisé.

Le tourisme lui-même ne peut échapper à une réflexion culturelle : l'étalement de la saison, objectif tant de fois affirmé, ne peut se faire que si la Corse offre d'autres produits que le soleil, à une clientèle ciblée, restreinte peut-être, mais motivée. On va bien visiter Florence ou Paris même quand il pleut. Or les atouts de la Corse sont ici culturels : préhistoire, histoire, églises romanes, polyphonies...

Toutes ces réflexions, d'abord jugées utopiques, se sont diffusées lentement dans la société corse et influencent aujourd'hui largement les textes officiels (plan de développement de la Corse de 1993). Il reste à définir plus précisément et à mettre en pratique les actions concrètes qu'elles supposent. La première "Università d'estate" en 1973 consacre le renouveau de la langue et accompagnera pendant cinq ans le mouvement de RIACQUISTU de la culture. Tous les modes de création , d'expression vont se développer intensément, théâtre, musique et chant bien sûr et dans une moindre mesure arts plastiques*. Un travail considérable de recueil va être entrepris, musique, contes, légendes, histoires, toponymie... etc. De l'élaboration de la première charte culturelle, en passant par le premier statut de 1982, et jusqu'à la décentralisation, que l'on connaît en 1993, des compétences culturelles, le chemin est long qui met la revendication culturelle au cœur de tous les débats... Donner les moyens pour l'enseignement de la langue, pour la valorisation du patrimoine, pour la promotion, pour l'animation, pour la création mais à qui ? comment ? Quelles structures ? quelles institutions mettre en place ? Comment impliquer les acteurs culturels ? ... Autant de questions qui occuperont le devant de la scène politique durant toutes ces années...

* Note : Si l'on n'accorde pas de paragraphe spécifique aux arts plastiques, c'est que même si les plasticiens sont déjà nombreux, cette pratique solitaire, n'occupe pas encore de place dans le débat culturel dominé par la réflexion sur le geste reproductible de l'artisan.

Il peut être difficile, dix ou quinze ans plus tard, de retrouver l'atmosphère des années 75-85, leur enthousiasme, leur générosité et leur fluidité : au lieu d'une séparation nette entre militants politiques de partis structurés, et créateurs culturels, au lieu d'une spécialisation des activités, un vaste mouvement d'ensemble où toutes les positions étaient interchangeables, et surtout l'impression d'avancer dans tous les domaines à la fois ; des sacrifices quotidiens, mais qui n'étaient pas ressentis comme tels ainsi, lors du festival de Corti de 1980, des dizaines de jeunes avaient pris leurs congés et payaient eux-mêmes leur chambre d'hôtel, pour travailler à l'organisation du festival...

Les hommes et les femmes corses retrouvaient un espace de convivialité, de parole, un sentiment puissant les poussait à la découverte de nouveaux territoires à déchiffrer, de projets à concrétiser...

La culture corse traditionnelle, archaïque qui s'est construite dans une transmission secrète de la bouche à l'oreille, dans ce moment furtif de la communication, se méfie du regard de l'autre qui capture... Tout se passe dans l'immédiateté des rapports interpersonnels, duels, soi contre un autre soi-même... La lutte des envies veille à ce que tous restent les mêmes; jeu des équivalences, qu'aucun ne dépasse les autres ni dans les apparences ni dans les pouvoirs. Se projeter dans l'avenir, dans le faire, hors du temps cyclique du retour du même serait une autre finalité, un autre rapport au temps...

Dans cet univers narcissique où manque une réelle acceptation de la "différence", de l'Autre, comme fondamentale et constitutive de l'histoire, la loi symbolique va s'inscrire sur la terre, avec laquelle chacun entretient une relation particulière et fusionnelle. Les marques, les repères, les limites indiquent quel chemin parcourir et cet itinéraire labyrinthique, pour le nomade insulaire est nécessaire et fondateur...

Mais de tout temps, cette culture corse a coexisté avec la culture savante dominante, venue d'ailleurs... Elles s'interpénétraient sans que jamais les interférences soient dangereuses pour leur cohérence, leur existence même... nombreuses sont les fresques anonymes dans les églises que l'on doit à des peintres corses formés dans des écoles italiennes.. L'homme corse d'alors se reconnaît dans des formes différentes et complémentaires, il sait encore établir des passages, des médiations entre l'art savant, l'art populaire... la culture populaire, elle, produit des formes artistiques propres, et la fonction de l'art y est "religieuse" au sens strict du terme : elle lie les hommes entre-eux en leur permettant de communiquer. L'art appartient à un système d'intégration de la société à elle-même .... La communication s'opère par des formes plastiques, architecturales et par des rythmes... Et ce n'est pas sans signification si les insulaires, y ont trouvé leurs expressions privilégiées dans la musique ou la poésie, car elles sont porteuses à la fois de pérennité orale et d'imaginaire...

On a affaire à une "société art". Ce fut le mode d'existence de l'art pendant des millénaires, et on peut dire que jusqu'au XIXe siècle, même dans la société moderne, des régions entières, la paysannerie surtout, ont fonctionné de cette manière. En Occident, depuis le début du XXe siècle, l'essor du capitalisme, la "complexification sociale" ont totalement déstructuré ces "microsociétés" et rendu impossible la survivance de leur mode d'organisation, de leur mode d'être au monde. Hegel le savait déjà qui disait, en substance: pour nous l'art est mort, c'est maintenant le temps de l'esthétique.

Jean-Marie Arrighi