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Canta et
la culture
corse

 

 


LES STRUCTURES

La Maison de la Culture

Créée en 1968 avec le double soutien de l'État et de collectivités locales, la Maison de la Culture, dirigée par Henri Mary, a eu une activité importante mais a fait l'objet de violentes critiques. Jugée "ajaccienne" dans le nord, trop tournée vers l'animation estivale aux yeux de beaucoup, elle s'est surtout vu reprocher son trop faible enracinement culturel. En effet l'unité corse qui existait en son sein et dont faisaient partie plusieurs membres de Canta u Populu Corsu, a certes pu réaliser un travail de promotion et d'animation, mais avec des moyens très limités par rapport à ceux qui étaient investis dans des spectacles importés ou au montage d'opéras à exporter.
Menacés de licenciement en 1980, les animateurs de l'unité corse se jugeaient victimes de la recherche de rentabilité, mais aussi de la volonté de se débarrasser de gens politiquement gênants. Ce ne sont pas ces critiques d'ordre culturel mais des problèmes financiers qui ont finalement entraîné la disparition de la MCC. Un énorme déficit (6 millions de francs en 1984) expliqué par "des défaillances des collectivités locales aggravés par le laxisme dans la gestion de l'association" conduisait Jack Lang, ministre de la culture, à mettre fin à son action.

Le Conseil de la Culture, de l'Éducation et du Cadre de Vie

Le CCECV, distinct du conseil économique et social, constitue une originalité du premier statut particulier. Mis en place en 83, ce conseil consultatif doit être consulté par l'Assemblée de Corse avant toute décision dans le domaine culturel, éducatif et de l'environnement. Il peut également décider de prendre position sur toute question qui l'intéresse, sans en avoir été saisi. Composé essentiellement de représentants du monde associatif, présidé par Toni Casalonga de 1983 à 1989, le conseil situe sa réflexion dans la continuité de celle de la Corsicada et de la FALCE.
Un bilan rapide de son action peut être tenté:

Le conseil a donné à ses membres une formation "sur le tas" dans les domaines de la gestion et du droit. De prises de position enthousiastes mais parfois loin du réel et faciles à écarter pour les décideurs politiques, il est passé à des travaux plus élaborés en tenant compte des problèmes concrets. Son existence a conduit à des rapports de travail, très conflictuels d'abord, comme lors de l'affaire de Lugo di Nazza, avec le monde politique officiel. L'un et l'autre en ont été peu à peu transformés.
Plusieurs problèmes n'ont été signalés et réglés que grâce à son action: mise en place du FRAC, constat de l'écroulement de la maison de la culture. Le plus souvent un appel direct à l'opinion a été nécessaire.
Le conseil a aussi joué le rôle d'intellectuel collectif en élaborant des analyses communes: "Corsica, hè scummessu u 2000" (le pari de l'an 2000), publié en 1986, propose ainsi une forme originale de développement. Le conseil a tenté aussi d'ouvrir les débats insulaires à des perspectives plus vastes : colloque international de Bastia sur le bilinguisme, séminaires avec Jean-Toussaint Desanti ou Ivan Illich.
Sur le plan de la langue il s'est prononcé pour le bilinguisme et a tenté, ce qui est plus rare, de le mettre en pratique en publiant ses textes essentiels dans deux langues (parfois dans trois si l'on ajoute l'anglais au corse et au français).
Cependant, l'existence d'un conseil composé de membres du mouvement associatif a paradoxalement affaibli ce mouvement lui-même en mobilisant en permanence ses militants les plus actifs et en lui ôtant une partie de ses fonctions idéologiques. Ce sont surtout les mouvements les plus larges, comme FALCE qui en ont souffert en tant que structures.
Le nouveau statut de 1991 à opéré une fusion des deux anciens conseils CES et CCECV dans un conseil économique, social et culturel. Ce travail commun entre "culturels" et "économiques" correspond bien à la réflexion associative depuis des années et devrait porter des fruits.

L'Université

Revendiquée par les Corses depuis la fin de sa devancière en 1769, créée en 1975 à la suite des événements d'Aléria, l'Université n'a été réellement ouverte qu'en 1981, seuls la capacité en droit et un enseignement d'archéologie existants jusqu'alors. Sa mise en place a d'abord rencontré une forte opposition de la part des dirigeants politiques et d'une partie de l'opinion , au contraire de ce qui se passe partout ailleurs. Cette hostilité s'expliquait sans doute par l'idée reçue selon laquelle la Corse ne serait pas capable de faire aussi bien que les autres régions et par la crainte d'installer dans l'île un foyer de nationalisme. Même après son ouverture, l'existence de l'Université et sa localisation ont été remises en cause durant plusieurs années : projets de découpage entre Corte, Ajaccio et Bastia, gel des crédits par l'Assemblée.
L'Université s'est cependant rapidement imposée par son sérieux et la qualité de ses formations. Elle est devenue un lieu de débat essentiel sur les plans culturels et économique, et s'est adaptée le plus possible aux réalités corses : filière d'études corses allant du DEUG aux thèses; enseignement du corse dans toute les filières; institut de développement des îles méditerranéennes (IDIM); mise en place, en sciences surtout, d'études liées à des activités possibles en Corse.

Les Média

Il convient de distinguer ici plusieurs domaines: la radio et la télévision, les quotidiens, la presse militante et les revues :

La radio a longtemps été une "radiopréfecture", comme partout en France alors, mais avec un contrôle rendu plus tatillon par la conjoncture particulière de la Corse. Les premières tentatives de libre expression sur les ondes ont suscité de fortes réactions : destruction de l'émetteur de RCI à l'île d'Elbe, procès fait à la radio libre (nécessairement illégale alors) "A voce di l'alpana". C'est à partir de 1982 que se met en place le paysage radiophonique et télévisuel actuel. Le but de FR3 comme RCFM et de plusieurs radios libres était un lien direct avec la population et l'expression de ses problèmes. Ce n'est pas sans difficulté que ce type de projet pouvait se réaliser en Corse.
En effet l'apparition d'une radio et d'une télévision dans l'île même transformait les données de la vie sociale et surtout politique : elles tenaient le même discours à la même heure à tous les habitants, dans un pays ou l'essentiel passait jusque-là par un discours direct adapté à chaque interlocuteur, le fait que les nationalistes s'expriment était insupportable à beaucoup. Aussi la station de FR3 a-t-elle été l'objet de multiples attaques: calculs invérifiables sur le temps d'antenne de chaque tendance politique, envoi d'une mission sénatoriale, et même déclaration d'un ministre sur les journalistes "jouant contre la France".
Comme dans d'autres domaines, l'opinion dans son ensemble a finalement admis et apprécié les stations régionales et les hommes politiques ont appris à se servir des média.
En ce qui concerne l'usage de la langue corse, FR3 et RCFM ont fait au départ des choix différents. Tandis que la télévision ne fixait pas de créneau précis et laissait chacun libre de s'exprimer dans l'une ou l'autre langue, la radio définissait des heures pour un journal en corse et un autre en français par exemple. Force est de constater que RCFM a tenu son pari mieux que FR3 où l'usage du corse a régressé dans la période envisagée. La qualité du corse de la radio a souvent été critiquée par le public, mais cette critique même n'était possible qu'en raison de sa présence à l'antenne.

La presse quotidienne est évidemment présente depuis bien plus longtemps et a donc suscité moins de débats. On a assisté à un progrès en qualité. Si elle continue à jouer un rôle d'information locale immédiate qui est essentiel pour la plupart de ses lecteurs (avis de décès, coupures d'eau, etc...) elle contient de plus en plus d'analyse de fond. La langue corse y est resté réduite à la portion congrue: objet d'analyse pour des chroniques en français ou utilisée pour des textes littéraires, jamais pour des articles d'information.

La presse politique s'est fortement développée dans la période: Arritti hebdomadaire déjà ancien de l'UPC; U ribombu, journal de la CSC puis mensuel nationaliste largement ouvert au débat, enfin journal militant contrôlé par la CCN puis par les organisations qui lui ont succédé. Le mensuel Kyrn quant à lui était alors une institution: très largement diffusé, lieu d'expression de toutes les tendances modernistes, il constituait pour beaucoup de Corses de l'extérieur le lien avec l'île et ses transformations, parfois difficiles à saisir de loin.

Plusieurs revues ont joué un rôle très important: deux d'entre elles sortaient exclusivement en langue corse: Rigiru, ou s'est exprimé le renouveau littéraire depuis 1974 et qui constitue une véritable anthologie de ces vingt dernières années; Isule, revue de la fédération FALCE, dont les trois numéros cherchaient à traiter en langue corse tous les thèmes. D'autres publications sont davantage destinés à faire connaître des recherches de type universitaire (bulletin de la société des sciences, études corses) ou à permettre des débats sur des problèmes sociaux politiques, et culturels (Contrasti).

L'enseignement de la langue

Le corse avait été exclu en 1951 du bénéfice de la loi Deixonne prévoyant un enseignement facultatif des langues régionales, sans que cette décision suscite de réactions. Il était en effet considéré comme "dialecte allogène". C'est dans les années 70 que des associations (Scola Corsa) se constituent pour réclamer un enseignement en corse et que des cours bénévoles se mettent partout en place (d'abord à Paris et à Corti). Cette mobilisation aboutit finalement en 74 à faire bénéficier le corse de la loi Deixonne : une heure d'enseignement et une épreuve facultative en baccalauréat. Une autre étape est franchie en 82 avec une circulaire permettant trois heures d'enseignement de la langue dans le primaire et l'utilisation de la langue pour d'autres disciplines, ainsi que le choix du corse comme langue vivante dans le second degré. Un poste de coordonnateur académique, occupé par Jacques Fusina, était créé.
L'enseignement, d'abord confié à des professeurs d'autres disciplines, faisait ensuite l'objet d'une dotation de postes spécifiques. Enfin des instruments pédagogiques, encore peu nombreux, apparaissaient : anthologies ou manuels scolaires pour différents niveaux.

Malgré tous les obstacles (place dans l'emploi du temps souvent dissuasive) le nombre d'élèves augmentait régulièrement dans le second degré : 1485 en 82 et 3142 en 85. Dans le premier degré en revanche l'enseignement étant donné par le maître lui-même, le suivi n'était assuré que dans de rares cas. Des expériences plus poussées (école maternelle bilingue de Belgudè, "corse intégré") ont été tentées mais ne se sont pas diffusées ensuite dans l'ensemble des classes.
L'enseignement du corse faisait par ailleurs l'objet d'un débat de fond : d'abord sur le statut de la langue à l'école. Favorable en 82 à un enseignement obligatoire, l'Assemblée de Corse se heurte à un refus absolu du premier ministre Pierre Mauroy et ses choix à ce propos ont été plus hésitants depuis. Le débat sur l'enseignement obligatoire participe aujourd'hui d'une discussion plus large, sur la coofficialité du corse. Du moins peut-on remarquer que plus personne ne met en doute la nécessité même de l'enseignement, auquel on a longtemps opposé l'apprentissage en famille ou dans la rue, devenu bien problématique dans les conditions d'aujourd'hui.

Réglée également, la sempiternelle dispute sur "u veru corsu", le meilleur dialecte à choisir et l'académie qui l'imposerait. Le corse se définit aujourd'hui comme la somme des parlers corses, comme une langue polynomique selon le concept élaboré par Jean-Baptiste Marcellesi, langue diverse mais avec des traits communs constituant cependant une norme. L'orthographe est fixée, pour l'enseignement et pour l'immense majorité des écrivains, selon les principes proposés dans Intricciate è cambiarine par Geronimi et Marchetti.

Le débat se poursuit cependant sur la nature de la langue corse et ses évolutions actuelles. Un courant socio-linguistique insiste sur l'aspect identitaire de la langue et accepte comme corse ce qu'une majorité des locuteurs d'aujourd'hui considère comme tel et emploie. Une autre tendance veut éviter les influences du français, largement étendues, et recherche une langue plus authentique dans la tradition orale des campagnes . Enfin un troisième groupe juge que le corse affaibli doit s'appuyer sur la langue officielle la plus voisine, l'italien. Il serait caricatural bien entendu de présenter ces positions comme figées : bien des nuances existent et la discussion, parfois dure au plan théorique, n'a jamais empêché le travail commun.

La littérature

Après la période de la " santa cruciata" et du Muntese, où l'essentiel était le maintien d'un patrimoine linguistique et culturel, les années 70 ont vu la montée d'une expression moderne en langue corse, avec en particulier une poésie qui a atteint une qualité de niveau international (Fusina, Coti, Thiers pour n'en citer que quelques uns). Si les lecteurs sont évidemment peu nombreux dans un peuple à qui l'on n'a pas appris à écrire sa langue, le chant offre aux auteurs
un large moyen de diffusion.

Si l'essentiel de la production reste poétique, ce qui est habituel dans les langues dominées, l'on assiste à une progression des oeuvres en prose qui serait signe d'un passage à l'âge adulte: romans comme U cimiteriu di l'elefanti de Poli ou Una spasimata de Coti; nouvelles de Franchi parues dans Rigiru, brefs textes de réflexion en prose comme Impinnatelle de Marchetti. L'effort des écrivains se porte aussi vers la traduction ou l'adaptation d'œuvres étrangères, comme exercice de style mais aussi pour faire preuve de la capacité du corse à tout dire : In tantu de Geronimi (en attendant Godot) ; Lettare di u me mulinu de Ceccaldi (lettres de mon moulin).
Ces transformations se poursuivront dans les années 1990.

Le théâtre

Le théâtre va prendre dans les années 70 une place importante car c'est surtout autour de lui que va s'organiser la réflexion théorique à propos de l'art, de sa fonction, et surtout de sa relation au politique; en effet le propos est là encore plus lié à une problématique du désir de constituer une nation qu'à une question sur l'art théâtral et ses enjeux véritables, les journaux (Kyrn, Ribombu) accordent des pleines pages, - et plus particulièrement à travers D.Tognotti, "théoricien" et figure emblématique de l'époque - à cette "nouvelle pratique" qui interroge la société corse d'alors...
Pourtant cette forme artistique est sans réelle implantation puisque le théâtre y est resté quasi inconnu... Certes, dans cette tradition du flux de l'oralité, où tout est mouvement, variation, les chants, le geste des pleureuses, les improvisations poétiques à toutes occasions de la vie (Chjama è rispondi), les passions du Christ, et la muresca (danse guerrière retraçant la lutte des Corses contre les Maures, que l'on verra à ce moment là de nouveau représentée) la théâtralité est présente; et il semble, pour la première génération d'hommes de théâtre arrivés alors, que celui-ci est un relais naturel de l'oralité.
La Corse, maintenue dans un isolement protecteur, ne connaît rien des grands courants de la création dramatique contemporaine. A peine a-t-on vu quelques représentations lyriques dans les théâtres d'Ajaccio et Bastia, et quelques pièces écrites par ceux qui, comme Notini, se sont essayés dans la première moitié de ce siècle à explorer une veine pleine de verve et d'humour, mais ce théâtre de "texte" qui quelquefois allait jusqu'à ridiculiser les paysans corses, restait plus proche du "boulevard" que du fonds mythique et religieux d'où tire son origine l'art dramatique...
Créer des rituels nouveaux, s'enraciner dans l'expérience du vécu quotidien, retrouver un "Primitivisme" primordial au travers de l'improvisation , et par la mise au centre de la scène du corps et des énergies vivantes en lui, provoquer une communion "sacrée" avec le public au delà des mots, tels vont être les choix revendiqués et affichés de "Teatru Paisanu" de D.Tognotti et S.Valentini, ceux-ci ne seront d'ailleurs vraiment traduits totalement que dans la dernière pièce "Prima tù" en 1982. En effet on peut dire que jusqu'alors dans les spectacles, même si une recherche d'écriture scénique spécifiquement corse y est déjà présente, depuis le premier "U Fiatu" en 1973 en passant par "A Rimigna"(74), "A Cabia" (80), et "Innò" (81), le thème reste très lié à la lutte anti-répression, à la lutte politique. C'est surtout pour cela, et pour sa participation à de nombreuses soirées de soutien aux emprisonnés, plutôt que pour une appréciation qualitative de sa production par un public sans références que Teatru Paisanu aura cette place prépondérante.
Chez lui le paradoxe naît de la volonté, de faire oeuvre de création tout en n'exaltant que la "puissance" du peuple par la seule évocation de son inconscient collectif .... Mais doit-on condamner le théâtre à en rester là ? N'est-il pas surtout un lieu de médiation, où la parole singulière de l'auteur se donne à voir et à entendre au regard et à la conscience du spectateur ? Un espace de rencontre qui contribue à transformer le social et offre au delà du donné, un champ du possible plus vaste; lieu qui propose, dans une période de mutation, des moyens de rompre avec le passé pour entrer dans un nouveau type d'existence ? Tel était bien le rôle de la tragédie grecque, qui, exprimant le désarroi d'une société qui ne reconnaissait plus ses héros, proposait une réconciliation possible...
Quelques autres compagnies vont ouvrir d'autres chemins "A cumpagnia di l'olmu" avec P.Michelangeli, dont on n'a pas sans doute assez perçu et valorisé à l'époque la qualité linguistique et artistique, et surtout le réel impact populaire. Il faut saluer aussi dès 81, les premières présentations de "Teatru Mascone" qui bien qu'étant surtout des "one man show", explorent aussi, avec un recul critique, la veine de l'humour populaire corse; la popularité qu'il acquiert tout de suite ne se démentira d'ailleurs jamais. "A tribbiera" de D.Petris et M.Casalta qui à travers les trois spectacles qu'elle a créés, explorait les possibles d'un théâtre en langue corse totalement inséré dans la problématique contemporaine; et des écrivains, tels G.Thiers et R.Coti, font leur première tentative d'écriture dramatique. En 83, le "Lamentu di l'omu persu trà mare è surghjente" marque le retour de M.Raffaelli, décorateur scénographe, reconnu internationalement; il mêle déjà étroitement, avec succès, recherche musicale et dramaturgie avec la collaboration de l'équipe de Pigna, E voce di u cumune, l'Arte di a musica, Munimenti...qui produiront eux aussi des spectacles plus tard tels que "I sonni sunadori".Il tentera dès 84 de mettre en place un centre dramatique régional pour fédérer les initiatives, impulser une dynamique de création. Cette expérience de même que celle de l'Actorat, pour des raisons multiples et complexes, ne se développera pas; et la Corse est encore, malgré un développement soutenu du monde du théâtre en 1993, sans structures. Rappelons qu'elle est sans doute la seule région de France à avoir eu, pendant de nombreuses années, un lieu de spectacle dont les portes ont été murées...
Si durant cette période, c'est la production en langue corse qui domine, il reste qu' Henry Mary et la Maison de la culture en particulier, mais aussi quelques troupes amateurs, montent des spectacles de répertoire et des créations plus ou moins contestées (Antigone nostra) en langue française. Les publics sont clivés, les relations entre ces composantes impossibles... Depuis lors, le théâtre a continué son développement, les troupes amateurs de qualité sont nombreuses (Théâtre 96), on propose dans le milieu scolaire des ateliers pour les jeunes, l'attente d'un public toujours grandissant devient plus exigeante...
Dès 85-86 des nouvelles compagnies ont pris le relais des premières - Théâtre Point avec F.Aïqui, Locu teatrale avec M.Nativi, Théâtre Alibi avec F.Bergoin et C.Graziani; d'autres se sont recomposées (U Teatrinu avec G.Cimino et J.P Lanfranchi)... d'autres enfin, ont emprunté une autre route, M.Raffaelli par exemple qui se consacre désormais à la recherche et la création musicale...
La liste n'est, bien sûr, pas exhaustive et nombreux sont ceux qui, pour ne pas être cités, n'en ont pas été ou ne sont pas moins les acteurs déterminants de cette vie théâtrale (tous les comédiens, les techniciens, etc ...).
C'est grâce à l'engagement passionné de tous, que perdure et prend forme artistique un domaine qui aurait dû depuis longtemps mourir tant les difficultés paraissent insurmontables...

Le cinéma

Quand en novembre 1978 "scola corsa" organise le premier festival du court-métrage amateur (super 8) qui réunit tout de même 9 films (dont "U ponte di u diavulu" de G.L.Leschi et "Da u granu à u pane" de GG.Albertini et D.Gambini) une question se pose: le cinéma corse serait-il enfin né ?
Depuis quelques années déjà le monde de l'audio-visuel s'active: en 1976, N.Vincensini, précurseur, qui deviendra le pivot du développement du cinéma corse réalise avec le soutien du Parc régional un document "Da fassi una spulendata". Elle veut faire "oeuvre de vérité" restituant les attitudes, les gestes du travail s'inscrivant dans le mode de vie des villageois. Elle a compris, comme de nombreux cinéastes, qui viendront dans les années suivantes, que la caméra est le meilleur moyen de fixer par l'image un temps qui meurt, de témoigner d'une culture en train de se perdre (cf court-métrages A.Leonardi, J.C Rogliano, J.Orsolini... etc). Alors qu'en 77 l'équipe des animateurs corses de la M.C.C (J.P.Poletti, S.Valentini, D.Tognotti) réalise un court-métrage "Corri corri", et que l'université d'été s'interroge sur l'avenir de l'audio-visuel, une tentative d'interdiction menace le nouveau film de N.Vincensini "Di a piaghja a la muntagna". Les politiques ne tolèrent sans doute pas de voir s'exprimer les problèmes des hommes qui pratiquent la transhumance, leur difficultés de survie, leur confrontation avec la monoculture de la vigne... Ce film obtiendra en 79 le grand prix du festival international du film sur l'écologie et l'environnement de Montpellier. Il n'y avait rien de vraiment subversif, pourtant, et cet épisode montre à quel point les enjeux sont à ce moment uniquement d'ordre politique pour tout le monde - clan, nationalistes, militants culturels et ce mode de nomination est bien significatif, les formes artistiques ne valant qu'en tant qu'instrument de revendication identitaire. Il est vrai néanmoins qu'introduire l'image cinématographique dans un pays ou le regard de l'Autre est toujours perçu comme dangereux, et inscrire dans la "durée" une culture de l'immédiateté et de l'éphémère, est déjà en soi, par cette forme d'expression même, ce miroir tendu, quelque peu "révolutionnaire"... facteur d'évolution de la conscience que l'on a de soi...
L'activité cinématographique va se développer, suscitant de nombreuses vocations. Mais les problèmes sont très importants, les moyens pour produire et diffuser manquent totalement. En 82 "Sinemassoci" se crée pour qu'en Corse les conditions nécessaires à une production audio-visuelle existent. Depuis, cette association, qui rassemble encore aujourd'hui, l'ensemble des créateurs corses, dans une collaboration féconde bien que souvent tumultueuse, s'est dotée de moyens (matériel, locaux, personnel) et est à l'origine de quasiment toute la production (80 courts-métrages environ). Saluons les premiers tournages de M.J.Tomasi (Ava basta) et D.Tiberi (Viaghju sopra tempu) et ce n'est peut être pas un hasard si ce sont des femmes qui s'emparent alors de ce nouvel espace de parole, elles qui n'en n'ont pas trouvé dans la société corse...
En 83, l'assemblée de Corse crée le prix du film qu'elle décernera à "Resistenza" de B.Giovannangeli, elle mettra en place à partir de là des mesures de soutien financier au court-métrage qui ne sont pas négligeables.
Etant donné les difficultés de l'entreprise cinématographique les longs métrages ne sont pas nombreux, il faut citer tout de même en 79 "L'âme corse" de L.Panassié, homme de l'extérieur qui cherche à éviter les "ethnomythes de pacotille" et à restituer "la Corse telle qu'en elle-même" à travers une vision poétique de la réalité; "Santu Nicoli" de P.Cangioni en 83, relatant l'histoire d'un bandit corse, film télévisuel qui sera largement diffusé et, quelques années plus tard "La lézarde" de G.Leca...
Le 1er Festival du film et des cultures méditerranéennes ouvre ses portes en octobre 1982, ses perspectives sont novatrices et dynamiques. Il veut devenir un centre de rencontres des peuples de la Méditerranée et de leurs cultures. Concrètement il permet des échanges entre réalisateurs, une ouverture vers les cultures enclavées ou minoritaires, une mise en relation entre modes d'expressions variés... Ce festival est en 93, l'une des manifestations culturelles majeures en Corse.
Dans son sillage se mettront en place de nombreuses associations attachées à développer la formation du public, par la diffusion la plus large possible d'un cinéma de qualité. Il reste à créer aujourd'hui un véritable outil de production, de diffusion du cinéma, il reste aux institutions et aux réalisateurs à s'interroger sur la manière à tous les niveaux, d'intégrer dans les réseaux professionnels un cinéma corse encore à naître; même si l'on reconnaît dans les productions actuelles de véritables talents de cinéastes il leur manque encore la possibilité de s'épanouir.

Jean-Marie Arrighi