Canta et la culture corse
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SECONDA, TERZA, BASSU... U NOSTRU CANTU
Aborder l'esthétique musicale d'un groupe comme CANTA U POPULU
CORSU n'est pas une mince affaire, et les quelques pages que je vais
y consacrer ne suffiront certes pas a en faire le tour. Je me contenterais
donc d'essayer, a travers quelques pièces, de rechercher, dans
la production discographique, des éléments notables de
la continuité du chant traditionnel afin de mettre à jour
ce que la tradition a apporté à la création du
groupe. Il me faut, avant tout, tenter de fixer quelques règles
qui me permettront de faire cette radiographie des chansons de CANTA
U POPULU CORSU. Le chant traditionnel corse, comme toutes les formes
de culture populaire obéit à de rigoureux canons fixés
par la tradition, et faire oeuvre de création dans ce domaine
implique un grand respect de ces canons. Ils concernent bien des aspects
que le simple cadre de cet article ne peut évoquer :
. l'émission vocale
. l'obligation de mélismes sur des notes précises
. le choix des tessitures
. les rapports phonético-mélodiques etc ...
Dans ce bref aperçu des règles de fonctionnement, je
m'en tiendrai uniquement à ce qui touche, de près ou de
loin, à la structure mélodique. La musique traditionnelle
fonctionne sur une échelle de base, une trame, que l'on retrouve
dans la grande majorité des chants monodiques et polyphoniques,
qui est l'échelle tétratonique LA SI RE MI. Cette échelle,
sorte de noyau central autour duquel gravitent quelques formules, se
confine dans un ambitus de quinte. Ce canevas présente les notes
fixes utilisées dans le chant, l'intervalle de tierce mineure
SI RE étant l'espace le plus grand. Il sépare en deux
parties égales la structure théorique dans laquelle se
construit la mélodie. U versu piuvisgianu, enregistré
dans le Vème album sous le titre "Lettera à mamma"
illustre parfaitement cette structure archaïque.
Elle fonctionne, du point de vue des masses sonores en mouvement contraire,
et l'on retrouve dans ce vieux réflexe polyphonique, les premiers
pas d'une technique d'écriture qui aura ses grandes heures du
XIVème au XVIème siècle : le contrepoint. Le jeu
de miroir se fait à partir de la tonique de la voix de seconda
le LA qui devient la dominante de la voix de bassu.
La structure tétratonique ne connaît pas le demi ton et
l'espace central est formé par un intervalle de tierce mineure.
C'est à l'intérieur de cet espace que va venir se placer
le DO, note fluctuante, et créer ainsi divers agencements dans
l'espace global de l'échelle de base :
mode 1 LA SI DO bécarre RE MI
mode 2 LA SI DO+ RE MI
mode 3 LA SI DO dièse RE MI
Dans les trois modes cités, le DO n'a jamais la même place
et va permettre, par le simple fait de son déplacement, de changer
les couleurs du mode. Les Chinois qui possèdent à cet
égard une théorie bien plus avancée, nomment cette
note fluctuante le PYEN.
Le mode 2 présente l'originalité de maintenir l'état
d'équilibre de la formule de base puisqu'il se situe à
mi chemin entre les deux notes extrêmes et forme ce que d'aucuns
appellent la tierce neutre -terza mezana- Cette formule, très
présente dans les chants monodiques se retrouve dans "l'Alcudina"
enregistrée dans le premier album "Eri, oghje e dumane".
Inscrit dans un ambitus de quinte, ce premier élargissement
de la structure est marqué par un saut de quarte sur l'incipit
de début des phrases. I1 consiste à prendre appui sur
l'octave inférieur de la dominante.
Un deuxième élargissement, celui ci probablement plus
récent, va amener la structure à déborder l'ambitus
de quinte. L'apparition d'une sixte comme note structurelle, ou parfois
d'une sous tonique, va donner aux modes les couleurs suivantes :
(SOL) LA SI DO Becarre RF n11 (FA) mode 1
(SOL+) LA SI DO+ RE MI (FA+) mode 2
(SOL dièse) LA SI DO dièse RE MI (FA dièse) mode
3
Ces modes élargis sont ceux que l'on rencontre dans les chants
monodiques mais également dans les chants sacrés traditionnels
de rite catholique romain. Si l'utilisation constante d'un seul mode
est relativement fréquente dans la musique monodique, au niveau
de la polyphonie profane les changements de mode sont plus habituels.
Ces changements de mode se font à partir des déplacements
de la note DO à l'intérieur de l'espace de tierce mineure
SI RE.
Les modifications apparaissent rapidement.Elles sont marquées
sur les exemples musicaux par des notes entourées. Elles sont
fréquentes et créent une sorte d'instabilité que
les nombreux accords sans tierce ne font qu'amplifier. Il est important
de noter, ici, que les deux autres voix "a terza" et "u
bassu" ne connaissent pas de modification de leur ligne mélodique
et semblent rester indifférentes aux changements répétés
de la voix de seconda qui alterne sans cesse les différents aspects
de la modalité traditionnelle. En Corse, le mode est une formule
non évolutive au sens où on l'entend dans la musique orientale
. Elle reste néanmoins active et évolue uniquement dans
un cadre étroit modifiant sans cesse les rapports internes, créant
une instabilité modale qui n'altère pas les deux autres
voix de la polyphonie. Le moment de la libre invention individuelle,
dans ce cadre très précis, se situe uniquement au moment
de l'exécution et reste malgré tout secondaire. Seul le
respect des règles élémentaires de fonctionnement
demeure l'unique recommandation.
Dans la société traditionnelle, le spectateur tel que
nous le concevons aujourd'hui, n'existe pas. On y trouve uniquement
des auditeurs spécialisés dans un type particulier de
musique, des individus dont "l'habitus perceptif" forgé
par de longues années d'écoute, participe à la
censure. Cette "censure primitive" joue à fond et n'accepte
que les pièces reconnues patentes par la communauté. Les
modes de création en musique traditionnelle relèvent essentiellement
de ce que l'on appelle la "technique de centonisation" qui
consiste à mettre bout à bout des extraits de pièces
différentes afin d'en créer une nouvelle. Il est certain
que fonctionnant de cette manière, et n'utilisant que des parties
déjà existantes et approuvées par la censure populaire,
il y a peu de risques de se retrouver hors des normes communes. Un autre
mode de création consiste à intégrer des pièces
venues d'ailleurs et à la remanier de façon à ce
qu'elles entrent dans les canons traditionnels. Mais ces différents
modes de fonctionnement ne sont valables que dans une communauté
à évolution lente, ce qui est loin d'être le cas
aujourd'hui. Marquée par une grande fracture, la création
contemporaine - celle d'après les années soixante -connaît
un changement radical des modes de fonctionnement. Faisant suite à
plusieurs décennies de musique pseudo folklorique ou d'importation
tango, barcarolle, chanson réaliste d'expression française
....), la création contemporaine va se trouver confrontée
à une situation particulière. Plongée dans une
ère trop nouvelle, et sans aucune préparation, la société
traditionnelle va subir de grands bouleversements. Minée dans
ses fondations, elle perd ses repères et ne cesse de sombrer
dans une situation de paradoxe. Situation que l'on retrouvera également,
mais cela ne surprendra personne, au niveau culturel. L'exode des villages
va entraîner un remaniement des infrastructures musicales traditionnelles
et par là, les déplacer en milieu urbain.
Mais là se pose le problème essentiel de la disparition
des aires familières d'audibilité qui donnait aux auditeurs
- et non aux spectateurs - une écoute spécialisée,
c'est-à-dire une connaissance se caractérisant par une
aptitude à reconnaître, à identifier ce que l'on
entend. L'installation en milieu urbain va venir perturber un système
de fonctionnement déjà branlant, au point que la reprise
des différents genres traditionnels par CANTA U POPULU CORSU
dans les années 74 / 75 entraînera des remarques du type
: "cantanu cume arabi" attestant d'une perte de la mémoire
de la part de nombreux Corses. C'est dans ce contexte que paraît
le premier album du groupe. "Eri, oghje e dumane" va apporter
dans cette période confuse, tant au niveau politique que culturel,
une bouffée d'oxygène à tous ceux pour qui le chant
traditionnel demeurait une parole, un discours, un système de
fonctionnement. Ce premier album, que le groupe a conçu comme
une anthologie, y évoquant de nombreux aspects du chant traditionnel,
va instaurer une source nouvelle d'inspiration, et rapidement des groupes
de jeunes chanteurs feront leur apparition. Puis suivront d'autres albums
où les créations se feront de plus en plus importantes,
mais où une place privilégiée sera accordée
aux chants traditionnels. Si au début les créations sont
très proches de leur modèle, elles vont au fur et à
mesure de la matûration du groupe, subir de grandes influences.
Il est important de remarquer la réduction du choix des formes
traditionnelles. Disparaîtront rapidement les "nanne",
les "voceri" et d'autres formes telles le chjam' è
rispondi, le chant satirique, d'élection etc.. ne seront guère
utilisées pour céder presque totalement la place aux "lamenti",
aux chansons martiales et surtout à la polyphonie. L'espace musical
de création change progressivement, et l'utilisation du système
musical traditionnel a disparu en faveur d'un système plus universel
système tonal occidental. L'introduction de degrés inusités
dans le système traditionnel va amener une importante modification
dans le rapport harmonique des chansons polyphoniques. La stabilisation
du 3ème degré en position dites majeures et mineures modifie
la couleur des différentes échelles, introduisant un aspect
plus policé de la musique vocale. L'apparition du 7ème
degré -la sensible- dans la structure formelle mélodique
a induit un nouveau rapport harmonique, totalement absent du système
traditionnel, affirmant une volonté, somme toute probablement
inconsciente, d'intégrer un système plus vaste. Il est
a noter que les paroles ne suffisent pas pour donner au chant traditionnel
un aspect moderne, l'évolution déterminante ne peut être
que musicale - et cela est un phénomène qui, aujourd'hui,
se vérifie de plus en plus. Privés de leur fonction, vidés
de leur sens, ces chants traditionnels ont dû s'adapter, se forger
d'autres intentions, d'autres lieux pour pouvoir perdurer. Le travail
mené par CANTA U POPULU CORSU, tant au niveau de la collecte
qu'au niveau de la transmission de ces monuments sonores de notre patrimoine
a été essentiel. Prise au sein d'une quête identitaire,
la paghjella est devenue le symbole de l'être profond corse, l'expression
majeure de son discours musical. Les groupes, venus remplacer les chanteurs
solistes, ont tenté de représenter un aspect nouveau de
cette communauté perdue dans les affres d'une évolution
trop rapide.
La musique, devenue un aspect des moments de loisirs, perd ses attributs.
Elle ne s'intègre plus à des moments précis. La
modification du temps social a inévitablement entraîné
celle du temps musical. La force de CANTA U POPULU CORSU a été
de réussir l'étape primordiale du passage du chant lié
à des fonctions précises, à celui de la chanson
liée au moment des loisirs. En cela le mouvement culturel qui
a porté, et porte encore aujourd'hui, les revendications essentielles
du mouvement politique de libération nationale, a su donner un
sens nouveau a nombre de formes traditionnelles chantées. CANTA
U POPULU CORSU a su utiliser ces formes qui se prêtaient et à
son génie créatif, et à son engagement militant.
Si le groupe est apparu rapidement comme étant le porte parole
d'une revendication politique et culturelle, ses chansons portent en
elles la résurgence d'une conscience collective. En prenant appui
sur les formes traditionnelles, CANTA U POPULU CORSU a renouvelé
toute la chanson corse. Le grand mérite du groupe reste celui
d'avoir su restituer une grande part de notre patrimoine musical, de
l'avoir fait connaître et surtout de l'avoir fait apprécier
à un large public. Certes, les motivations changent lorsque,
aujourd'hui, on écoute une paghjella, mais c'est là, sans
doute, la force d'une longue tradition que de se trouver d'autres intentions
et d'autres significations. L'adaptation à un changement radical
de société ne se fait pas sans heurt. Aujourd'hui la chanson
corse de création cherche encore ses marques. Cependant CANTA
U POPULU CORSU et les groupes "culturels" issus de la même
démarche, ont su apporter à une jeunesse dépourvue
de repères, un témoignage, une mémoire, en un mot
des racines qui plongent dans une histoire. Il demeure évident,
au vu des différents éléments évoqués
tout au long de cet article, que la production musicale de CANTA U POPULU
CORSU, bien que nourrie de nombreuses influences, a su marier avec beaucoup
de bonheur les éléments musicaux importés à
la matrice traditionnelle. Les méthodes, certes, ont changé
mais la société et les situations également, et
en cette fin de siècle, tellement riche en bouleversements de
toutes sortes, pouvait-on trouver meilleur porte-parole de notre identité
que CANTA U POPULU CORSU.
Francescu Berlinghi
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