Canta et la Culture Corse
 
 
 

L'ART AU SERVICE DE...

 

Aujourd'hui sujet "bateau" pour candidats au baccalauréat, le problème de "l'engagement" de l'art et de la littérature est d'abord une question grave, qui s'est posée dans toutes les situations de révolution ou de lutte politique aiguë, et avec d'autant plus de force que les partis ou Etats concernés étaient structurés, voire totalitaires. Quel est le degré de liberté du créateur par rapport à une situation historique dont il est le produit et à l'Histoire qui se fait sous ses yeux ? A t-il le droit de s'en désintéresser, ou est-il dès lors coupable de ce qui se produit ? Sartre considérait Flaubert et Goncourt comme responsables de la répression qui suivit la Commune pour ne rien avoir écrit pour l'empêcher.

Ces interrogations ont ressurgi dans la société corse des années 70, accompagnées d'aspects particuliers liés au passage soudain d'une société "archaïque" à une modernité agressive. Le problème avait d'autant plus d'importance que jusqu'à la création de la CCN en 80, le courant nationaliste le plus affirmé, dit de "lutte de libération nationale" n'avait pas d'expression politique publique, ce qui a souvent conduit des associations (A riscossa ou des groupes culturels) à en jouer de fait le rôle. Tel a été le cas en particulier dans le cadre du collectif des 44 organisations créé lors des événements de Bastelica-Fesch.

Des débats nombreux qui ont concerné différents domaines de l'art, on peut dégager quelques lignes de force.

Un créateur, dans cette société dominée, peut-il parler d'autre chose que de cette domination et de la lutte pour s'en libérer ? Ou la mobilisation de militants doit-elle être son unique souci ? La réponse n'est pas sans effet sur les formes littéraires ou artistiques elles-mêmes. L'auteur d'un texte peut choisir de s'exprimer par images et ne parler de politique qu'au second degré (ex: quand'i a terra move); il peut aussi faire de son poème un tract, à vocabulaire volontairement pauvre et limpide, ou se heurtent des abstractions (nazione, cultura, lingua), et où seule la forme rimée évoque la poésie. Cela pose aussi le problème de l'identité du militant: est-il militant à temps complet ou a t-il une vie hors de la lutte; du moins cet autre aspect de sa vie mérite t-il de faire l'objet d'une création ?

Tout artiste corse doit-il être un mainteneur, où même rechercher la mémoire enfouie d'un peuple "aliéné" ? ou une création plus moderne intégrant des apports étrangers peut-elle trouver place à coté de la tradition ? Les Corses peuvent-il aimer d'autres musiques ? On se rappelle avoir entendu en 1981 sur Radio Alta Frequenza, dans le cadre d'une émission de soutien aux prisonniers politiques, une protestation de militants nationalistes contre le choix d'une chanson anglo-saxonne dédiée par sa famille à un prisonnier qui l'appréciait particulièrement. Ce débat n'a jamais été clos et on l'a vu réapparaître à propos de créations modernes comme les Nouvelles Polyphonies Corses...

La société corse n'a pas connu, jusqu'à une époque toute récente, l'idée de propriété artistique ou littéraire. Même des oeuvres d'auteurs connus (A rustaghja de Monsignor Della Foata, U lamentu di u castagnu de Paoli de Tagliu) se sont intégrés à un fonds d'oralité indifférencié et c'était la marque même de leur succès populaire. Cette situation peut elle se poursuivre de nos jours autrement que de manière mythique, ou le créateur peut-il être comme ailleurs signataire et propriétaire de l'œuvre, a t-il droit à une carrière ? C'est le sens du débat lors de l'occupation de la SACEM par les auteurs compositeurs corses, le 21 septembre 1981. Il s'agissait de faire reconnaître la spécificité corse en ce domaine et d'obtenir le paiement des provisions dues. Le comité nationaliste d'Aiacciu déclarait pour sa part : "la culture corse étant avant tout création collective, la notion même d'auteur propriétaire de son oeuvre est inconcevable" tout en admettant la justesse des revendications dans le cadre où la Corse était contrainte de se situer. Reflétant toute l'ambiguïté d'une situation, le débat porte aussi de fait sur la maîtrise du contenu de l'oeuvre : écho sonore de ce qui passe dans le peuple, ou expression individuelle, même minoritaire, étrange ou "irrécupérable".

Le mouvement culturel (et surtout les groupes de chant) entretenait dans les années 1980 autour du nationalisme politique un large groupe de sympathisants qui n'aurait pu être attiré autrement. Combien de discours politiques retardés pour bénéficier de l'audience qu'attirait "la soirée culturelle" prévue plus tard ! Les créateurs ne pouvaient intéresser ce large public qu'en étant ouverts et libres dans leur expression. Mais cette liberté même n'était acceptable par les politiques que dans certaines limites : elle risquait d'aboutir à l'expression de positions hérétiques. C'est là une contradiction insoluble : des créateurs libres ne suivent pas au jour le jour les consignes des politiques : des créateurs obéissants risquent de voir leur public se limiter à ces seuls politiques. La plupart du temps le nationalisme organisé a choisi de saborder ce qu'il ne contrôlait pas complètement : le festival de Corti en 1981 par exemple, avant qu'il ne renaisse en 1982 contrôlé par un mouvement politique.

La question de la liberté de l'artiste s'est posée en particulier à propos de l'évolution de J.P Poletti et a donné lieu dans "U ribombu" à un vaste débat. Sous les pseudonymes se trouvaient deux militants nationalistes, rédacteurs réguliers du journal. L'un sous le titre ironique et agressif de "i muta piloni", fustigeait les "esthètes" coupés de la lutte et voyait dans l'action clandestine une source d'inspiration pour les créateurs : "le peuple corse n'est pas un spectateur petit et moyen bourgeois, il est acteur de son histoire..." (Ribombu N°15 , maghju 1981). Dans le numéro suivant , sous le titre, "cultura, pulitica è tulleranza" une réponse distinguait les niveaux d'engagement et les formes littéraires : "le public n'attend pas la même chose d'un tract et d'une chanson, d'un roman et d'un article... La culture a pour rôle d'unir le peuple, de lui faire prendre conscience de son existence. Elle doit exprimer tous les aspects de la vie".

Ce n'est pas par accident qu'à la fin de la période qui nous occupe, quand la fédération FALCE organise des débats préparatoires aux "assises de la culture", le premier porte sur le thème "cultura è pulitica" (21 avril 85) et si des positions contraires s'y expriment avec force: Charles Santoni, pourtant dirigeant politique quelque temps avant, y déclare : "sò fiascati i rivuluzioni, è, contru à i culturi statali chi ni sò nati, ci hè una cultura di l'individui , di i dritti di l'omu. Ci voli à sapè si u muvimentu culturali si pò mena daretu à u puliticu o micca"; Ghjuvan Battista Rotily Forcioli défendait l'engagement : "I paesi suttimissi ùn poni sviluppà a so cultura. Si no'ni firmemu à u livelli culturali senza licà lu cù u puliticu, ni firmemu à ropa d'archeulugia... I pulitichi sò tutti culturale". Ghjuvan Paulu Poletti estimait au contraire que la culture parlait plus profondément de problèmes politiques mêmes : "u culturale pone u prubleme di l'esse è cusi hè piu puliticu chè u puliticu... ci vole à spiccà a cultura utilizzata cum'è mezu è ciò chi si passa ind'a mente di u creatore". La culture comme simple moyen ou la culture comme expression profonde et libre, tel était le choix tel qu'il se posait à beaucoup de créateurs.
De ce choix dépendait aussi la vision que donnait à l'extérieur le mouvement culturel dans une période marquée par la montée et la radicalisation du nationalisme et par des affrontements graves (Aleria, Bastelica). A la vision d'une culture servant le nationalisme répondait souvent, chez les adversaires de ce dernier, une opposition à la culture corse, dont ils étaient souvent imprégnés pourtant. Le point culminant de ces oppositions a été atteint en 84-86 : interdiction de chanter à des groupes engagés, convocation des associations à Corte par le président de la commission des finances de l'assemblée devant une sorte de tribunal. Le soutien de l'opinion a vite conduit à une retombée de ces tensions et l'on n'a pas tardé à retrouver, au premier rang du public des groupes de chant, certains de ces politiques qui les avaient critiqués.

Même si à toutes ces questions, les réponses qu'apportent les artistes semblent être plurielles et nuancées, il n'en reste pas moins que les formes artistiques produites alors ne sont le plus souvent que support de propagande utile: un porte parole, écho de la mémoire du peuple... la création qui se veut collective ne dit que ce qui unit dans le "nous de l'authenticité retrouvée...". Car l'art doit exprimer de la manière la plus immédiate possible ce que ressent, ce que désire "le peuple", et l'on suppose présent un réservoir d'affects d'images commun, qu'il suffit de mettre en mots ou en musique, qu'il suffit de dévoiler par la mise en scène d'archétypes, de rituels, pour que les acteurs et les spectateurs se laissent traverser par des forces qu'ils ne contrôlent pas et qui sont, elles, porteuses de vérité .... "L'art au service du peuple", mais pas de trace, ici, d'un travail de distanciation à la Brecht, d'un désir de travailler sur la conscience; tout au contraire, la raison, "l'intellectualisme" sont largement assimilées à des valeurs exogènes, françaises.. il faut faire émerger les énergies enfouies, celles de l'inconscient collectif restées pures... En forçant un peu le trait on peut voir dans ces rituels incantatoires, créant un espace fictif, fantasmatique et réactualisant des énergies mythiques, une sorte d'endormissement hypnotique de ceux qu'ils prétendaient réveiller...

Durant ces années, la société corse affaiblie, exclue de la modernité, est traversé par des courants contradictoires, des intérêts divergents. Les politiques économiques sont à élaborer; seul un sentiment fort d'appartenance à une communauté, qui se cimente dans et par la culture populaire, maintient la cohésion. Y aurait-il, comme pour l'histoire des individus, une nécessité pour les sociétés d'en passer par des moments de fusion régénérante pour permettre une nouvelle naissance... ? Même si dans un premier temps, savoir qui et quoi dénoncer est peut-être le seul moyen de dire que l'on est, de permettre le surgissement de nouveaux modes de pensée ...Il faut faire attention au danger de sacraliser le lien à la communauté: face à l'éclatement planétaire, au risque de dilution, il est tentant d'accepter ces "discours", - signes de reconnaissance qui distinguent encore le vrai du faux, le pur de l'impur, le bien du mal, - en tant qu'ils sont des remparts, des positions de repli... Le discours devient alors support d'être, le lien au groupe fétiche. On peut s'interroger sur cette forme prégnante de la Corse stylisée que l'on voit partout... La nécessité d'affirmer les contours identitaires, ressentie durant les années 70-80, a-t-elle su se garder de la clôturer en même temps sur elle-même ? l'identité comme tout ce qui est en mouvement, implique la perte, le dessaisissement, le désir s'inhibe s'il se fixe... Dans une société unanimiste où l'on ne s'exprime qu'à la première personne du pluriel, la liberté n'est plus une propriété individuelle; l'avenir ne peut-être que régressif : cette unité indivise n'étant plus une société de droit, faite de l'association de personnes autonomes, citoyennes...

Que reste t-il aujourd'hui de la formidable espérance que portait ce mouvement ?
Un monde culturel plus spécialisé; diversifié, riche et actif, un peu essoufflé par la lenteur mise par les politiques pour répondre à ses besoins en matière d'outils de diffusion, de promotion, d'aide à la création, en matière de structures. II se professionnalise, avec quelquefois la tentation de donner une forme plus "commerciale" à sa production. Lui aussi est entré dans le temps de la domination du système marchand... au désintéressement militant se substitue peu à peu l'intérêt de chacun.

La pratique artistique s'éloigne du champ politique militant, et tente de poser en termes contemporains la problématique qui est la sienne, celle de la création qui invente un avenir dans la découverte d'autres possibles...

L'artiste en son nom propre trouve peu à peu sa place dans une société divisée où aucun dispositif de régulation ne semble plus désormais contenir la violence, par sa parole singulière et unique il peut ouvrir des espaces de rencontre et de partage et, à sa manière, participer à la construction de la citoyenneté... Faut-il plutôt que d'affronter, par la somme des points de vue, pluriels, métissés et féconds de chacun, la difficile entrée de la Corse dans la "post-modernité", se réfugier encore dans une "monophonie" rassurante mais stérile ?

Jean-Marie Arrighi

 

 
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