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FESTA ZITELLINA
Au printemps 1979 avait donc paru Chjamu a puesia, mais l'album présentait lors d'un premier tirage, si nous ne nous abusons, des imperfections de fabrication qui obligèrent la maison d'édition à recommencer les opérations ...Pour cette raison peut-être à moins que ce ne fût pour d'autres encore, car s'il est souvent fait état de griefs qui opposent producteurs et artistes, la partie se compliquait en Corse de l'inexpérience des uns et des autres et de leur réticence à assimiler et à appliquer les règles complexes qui régissent ordinairement les rapports entre les divers partenaires dans le domaine du disque. On se souvient sans doute des manifestations de sensibilisation que dut mener le groupe pour que les droits relatifs aux oeuvres publiées et chantées puissent être recouvrés normalement par leurs ayants droit, mais on oublie parfois de reconnaître que bien des opérations indispensables à une bonne organisation du recouvrement par la SACEM n'étaient pas correctement effectuées sur le terrain. Il faut ajouter que les responsables régionaux de la grande société de défense des droits des professionnels de la chanson ne mettaient peut-être pas à l'époque la meilleure volonté à intégrer les particularismes locaux ni à expliciter et faciliter la tâche dévolue à chacun dans ce domaine; si bien que les rapports s'étaient rapidement dégradés dans le petit monde de la chanson et l'affaire s'était même amplifiée au point de devenir un véritable problème qu'on exposa aux élus locaux et qu'on opposa aux dirigeants de Neuilly qui le prirent au sérieux... Les directeurs régionaux de la SACEM furent invités sans doute à adopter d'autres manières puisqu'ils ont depuis et fort heureusement contribué à clarifier les rapports, à simplifier les démarches, à rendre en définitive plus équitable la légitime redistribution financière correspondant à la montée en puissance et en audience de la nouvelle chanson corse. Les manifestations de sensibilisation menées par le groupe avaient donc bien trouvé au bout du compte leur utilité, et elles auront en tout cas servi par leur vertu pédagogique à mieux faire connaître un fonctionnement somme toute nouveau dans la société insulaire où l'oralité avait toujours prédominé et où la notion même di propriété légale d'une oeuvre était quasiment inconnue. UN DISQUE UNIQUE EN SON GENREToujours est-il que le groupe se sent alors des ailes et décide de produire par ses propres moyens un disque pour enfants. Sur la lancée du précédent que nous avons découvert largement ouvert à la poésie d'esprit nouveau, il imagine un 33t qui serait exclusivement composé de pièces légères, amusantes, variées, dont les très jeunes feraient leur régal, d'autant mieux que l'objet, cadeau de Noël idéal, paraîtrait en décembre. L'année 1979 n'est pas encore terminée en effet qu'un magnifique album est en vente dont la couverture jaune clair et les dessins humoristiques de BATTI sont déjà une invite à le mieux découvrir: il s'appelle Festa zitellina (Fête enfantine). Imprimé aux studios ajacciens comme à l'habitude, il porte cette fois non plus la griffe Ricordu mais celle de L'Acquariu (le Verseau) qui semble indiquer la mainmise directe du groupe sur le nouveau produit. Double jaquette ornée d'un de ces dessins colorés du dessinateur Batti MANFRUELLI ou BATTI, ami des chanteurs du groupe auquel il s'intégrait parfois en tournée: c'est l'illustration légère et spirituelle des textes de l'album, composition surchargée et brillante où chaque minuscule caricature, chaque attitude croquée, chaque mouvement saisi au vol, trouve son sens dans le contenu même du disque, avec en plus du coup de crayon diaboliquement efficace, ce sel particulier du regard, proche et distancié à la fois, que l'artiste sait porter amoureusement sur chaque chose. A la lecture de la liste des participants, une autre innovation de taille: un grand nombre de noms féminins sont répertoriés, dont des groupes choraux d'enfants naturellement sollicités, comme E Cardelline di Corti, sous la houlette de Dumenicu GAMBINI, mais aussi des jeunes chanteuses dont le talent commence alors à être connu des initiés: E duie Patrizie, Patrizia GATTACECA et Patrizia POLI, sans oublier Anna ROCCHI dont la magnifique voix est un don qui ne saurait mentir puisqu'il est de famille, cette lignée des ROCCHI de Rusiu, Carlu par exemple, ou Filippu, pour n'en citer que deux des plus connus! Il ne faut pas oublier d'autres talents, ceux d'un Petru FONDACCI ou d'une Lidia FRANCESCHETTI, qui apportent ici un bel esprit inventif dans la mise en scène des petites pièces amusantes qui complètent l'ensemble vocal et musical de l'album. Celui-ci, il faut bien l'admettre, reste inégalé dans son genre, tant l'imagination et la verve qui ont présidé à sa conception y brillent en effet de mille feux. Ce qui eût pu n'être qu'une suite laborieuse et monotone, devient une véritable anthologie enfantine de pièces légères et variées, bouquet coloré et odorant de fleurs si différentes et surprenantes qu'il ravit et satisfait les plus exigeants. De quoi s'agit-il? D'un ensemble où alternent chansons et poèmes, jeux et comptines, saynètes et compositions diverses, présentés selon un enchaînement si judicieux qu'il en paraît naturel. Le mélange des genres, souvent redoutable dans une telle entreprise, bénéficie au contraire ici à chacun des morceaux comme si la seule intention de l'offrande faite aux enfants, avait suffi à aplanir toute difficulté esthétique et technique. On ne peut pas ne pas songer dans ce cas à cette pensée du poète Georges CHENNEVIERE que cite fort à propos Jean BAUCOMONT dans le célèbre ouvrage collectif sur les Comptines édité chez Seghers: "L'onomatopée, l'énumération fantaisiste, l'imitation, le jeu inconscient des sonorités, la périodicité des mètres prêtent aux improvisations enfantines une valeur éternelle et profonde. Je fais peu de cas du poète et du musicien qui ne tirerait pas profit de pareilles leçons. Il suffit de tendre un peu l'oreille pour saisir dans ces vers, en apparence puérils, une des correspondances intimes qui ont enrichi le fond et la forme de la poésie et de la musique modernes." MISE EN SCENE DU TRADITIONNELLe traditionnel sollicité apporte en effet ici une grâce particulière qui embaume l'ensemble des morceaux choisis. Nous trouvons au programme des historiettes amusantes adroitement mises en scène, telle la désopilante A Polvera di Grossu Minutu, venue du fonds burlesque de Castagniccia; des joutes enfantines comme Suppa sumentrà qui utilisent la châtaigne comme monnaie d'échange du jeu; des comptines d'accompagnement ou des constructions fondées sur la virtuosité articulatoire, chantonnées (Topu pinnutu) ou dites (Tessila tù), des "scioglilingua"(Maria muvrella, A manu), des énumérations lexicales défiant la logique (Filastrocche) et même de ces "induvinelle", devinettes auxquelles avaient l'habitude de s'essayer malicieusement quelques écrivains du début du siècle pour divertir leurs lecteurs nostalgiques des pratiques ludiques de leur enfance: celle qui est reprise ici a été composée par Ghjannettu NOTINI, homme de théâtre de l'époque de A Muvra, auteur de comédies de moeurs, poète et chroniqueur réputé, disparu en 1983 à l'âge de 93 ans. ET PEDAGOGIE DE LA POESIECette reconquête pédagogique d'un espace d'apprentissage où la langue corse aurait retrouvé une fonction véhiculaire importante et un rôle essentiel dans la formation des jeunes était apparue assez tôt dans la pensée militante, d'autant que nombre de ses acteurs se trouvaient être des enseignants de profession. Aussi n'est-on pas surpris de trouver ici des textes écrits par certains d'entre eux qui, actualisant habilement des modèles plus anciens, présentent des ressources renouvelées pour une utilisation scolaire bienvenue: c'est le cas par exemple de l'historiette burlesque Cecceccu è a pulenda de THIERS, mise en scène avec l'aide de POLETTI; de la "filastrocca" C'era un ghjattu pazzu, écrite par Pasquale OTTAVI et récitée par Patrizia POLI. Le discours ordinaire sur la littérature pour enfants a considérablement évolué depuis quelques années et c'est heureux: les auteurs autant que les critiques, spécialisés ou non, semblent avoir découvert ses réels mérites à mesure qu'elle dévoilait par des oeuvres de valeur ses énormes potentialités. On sait aujourd'hui qu'elle peut être une activité d'écriture pleine et entière dont le sérieux et les enjeux ne se discutent plus. De ce point de vue, certains des textes présentés dans notre disque méritent assurément une écoute ou une lecture (puisque tous sont imprimés) très attentives: au-delà de l'intention affichée, "ad usum delphini", qui était aussi, ne l'oublions pas, celle d'un Jean de LA FONTAINE, ils peuvent renvoyer par échos multiples à des virtualités insaisissables au survol de premier abord. Qu'ils soient donc des fables, comme ce U Focu d'Antondumenicu MONTI, ou A strada, a vulpi è u banditu de N.PAGANELLI; une émouvante supplique comme la Suplica à i nostri maestri de G.T. ROCCHI; un tableau délicat mis en valeur par le duo Patrizia GATTACECA et Petru FONDACCI, Un paisaghju cusi, d'Anton Francescu FILIPPINI, le meilleur de nos poètes, mort en Italie en 1985; une composition originale, I mo misgiucci de Ghjacumu THIERS, convoquant par la voix de Patrizia GATTACECA les mille ressources allitératives du lexique; une autre en vers libres dont l'atmosphère bucolique a été fort bien rendue par Petru FONDACCI: À a sbunurata de Ghjacumu FUSINA...tous sont clairs et expressifs, ils séduisent et édifient, ils sont matériau d'éducation et peuvent accéder en même temps aux vertus cardinales de la poésie. QUE CHANTENT LES VOIX FEMININESMais ce qui a emporté de toute évidence les faveurs du public, enfantin ou non, ce sont les chansons ou les poèmes mis en musique, temps forts et véritables réussites de l'album. Ces compositions délicates superbement servies par de fraîches mélodies parfaitement accordées à leur argument et par des arrangements musicaux où l'on reconnaît déjà aisément le savoir-faire talentueux de Christophe MAC-DANIEL, sont interprétées par des jeunes voix féminines d'une finesse et d'une pureté rares sur lesquelles nous reviendrons. La fable possède les vertus pédagogiques que l'on sait: la musique peut la rendre plus accessible et séduisante encore, comme c'est le cas pour celle de M. ACQUAVIVA U Ré di u pullinaghju que chante Patrizia POLI sur un air de sa composition. Le genre de la berceuse, la fantaisie ou la poésie d'imagination, s'adressent pour ainsi dire naturellement et de manière privilégiée à un public enfantin: Quandu seraghju più grande, de Ghjacumu THIERS introduit avec bonheur sur un rythme traditionnel une série d'inventions surréalistes auxquelles les enfants, on le sait, sont extrêmement réceptifs. Sur les divers noms du papillon en langue corse c'est une courte fantaisie intitulée Barabattule qu'harmonise délicatement Patrizia GATTACECA. La Nannuccia, berceuse qu'elle interprète aussi remarquablement, est une petite pièce où candeur et réalisme mélangent leurs effets, tout comme dans U baullu, autre création de Ghjacumu FUSINA, où la voix gracile et juste de Patrizia encore, mais aussi les bruitages ingénieux, et une mise en scène désopilante qui ne néglige même pas les éclats de rire finaux, réussissent un véritable petit bijou discographique digne des meilleures réalisations dans ce domaine. Principellu, de G.P.POLETTI, paroles et musique, trouve en Anna ROCCHI une interprète de choix: placement de la voix, timbre chaud et séduisant, justesse sans faille, articulation parfaite jusqu'au respect de la diérèse précieuse du vers "cusi graziosu è bellu", servent à merveille des images riches et naturelles qu'on dirait cousues sur mesure pour elle. Dans Rundinella, du même auteur, ce sont également ces inflexions de la voix d'Anna, qui soutiennent harmonieusement les chœurs enfantins et rehaussent de leur force des quatrains plus ordinaires. Patrizia POLI elle, chante Bianchina, de POLETTI également, l'histoire d'une petite chèvre qui, comme celle de Monsieur Seguin vibre à l'attrait de la liberté, et que l'auteur ne veut pas voir finir de façon aussi pitoyable que sa congénère provençale. Mais nous sommes moins attentifs à la morale du conte qu'à la magnifique interprétation que fournit ici la jeune Patrizia POLI dont on a un peu oublié, depuis qu'elle se produit en solo et sur des morceaux de Zarra music, qu'elle est capable de pousser aussi des aigus très purs. Patrizia GATTACECA, quant à elle, s'est beaucoup investie dans ce travail pédagogique où elle se trouve tout à fait à son affaire. Elle semble s'activer ici au four et au moulin, tant sa présence et sa participation sont marquantes: on l'a appréciée comme diseuse, faisant montre d'à-propos et de malice; on la découvre fort brillante également dans les interprétations chantées, où elle a su apporter sa note personnelle, haut placée, précise et juste, et si naturellement intégrée au climat de la pièce servie qu'elle est toujours parfaitement convaincante. Convaincante autant que convaincue dans A mio lingua qu'elle a adaptée avec POLETTI sur des paroles de FUSINA, elle crée ainsi une chanson entraînante et rythmée, soutenue par des chœurs bien conduits, et qui plaira puisqu'elle sera ultérieurement reprise maintes fois, ne serait-ce que pour avoir traité simplement une question essentielle de la revendication culturelle. Enchanteuse parce qu'enchantée par le merveilleux du conte de GREGALE Una volta c'era un rè, simple et édifiante histoire où l'on voit une jeune fille refuser les offres d'un prince et lui préférer Francescu, berger comme elle: au-delà de l'illustration élémentaire d'une forme de lutte des classes à la mode campagnarde imaginée par un curé-poète, nous apprécions la belle prestation de la chanteuse, bien secondée par un support choral de qualité. Ghjacumu Fusina |
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