Histoire du Groupe
 

...È …CANTÒ U POPULU CORSU

 

Traversa la Corsica intera cù lu zitellu è lu capraghju
"L'alta strada"

La matière était là, accumulée, d'une richesse insoupçonnable. En faire un disque s'imposait: ainsi verra le jour le double album "Eri, oghje, dumane". Ce fut un événement capital, "le" disque qui marqua son temps. La référence dont on fait plus tard un point de départ, une date clé, bref, le choc dont on ressent longtemps l'onde bénéfique. Cet acte fondateur du groupe fut aussi comme une renaissance d'un souffle culturel profond. Une affirmation sereine, une démonstration évidente en même temps qu'une proclamation volontaire. Écouter ou réécouter l'album restitue parfaitement ce qu'était le "Canta" d'alors : celui du titre initial de l'expérience (et qui demeurera) : "Canta u Populu Corsu". Une somme d'associations qui participèrent à l'ouvrage, une somme de micro-terroirs où s'étaient développés tant de trésors respectifs. Car "Canta" ce fut d'abord cela : l'évidente virtualité d'une culture unifiée, la conscience matérialisée d'une communauté qui se découvrait dans ses composantes : l'auto révélation. L'apparition de cette perception "supra dialectale" pour reprendre un terme utilisé par les linguistes. Les langages étaient multiples mais la langue une. L'incompréhension, voire l'animosité campaniliste cédait le pas à l'affirmation identitaire d'un corps unique. Canta était une espèce de mini laboratoire expérimental d'une société corse qui avait exorcisé la plupart de ses complexes, ses blocages; le plus grand abolisseur de nos frontières internes, un "décloisonneur" . La grande barrière granitique elle-même n'y résista pas, qui avait façonné une bipolarité culturelle multiséculaire. Canta, ce furent douze tunnels de Vizzavona d'un coup, la "circulation des biens" culturels avant l'heure, la jonction du Pumonte et du Cismonte, du Levante et du Punente.

Tù, omu di a terra causa di a me lotta
"À tè pratendu"

'Canta' fonctionnait comme une "communauté idéale" recréée sur scène et dans laquelle se reconnaissait parfaitement un corps social corse pétri d'esprit collectif. Là résida peut-être sa plus grande force. "Pas de faire-valoir" commente Natale, le souffle communautaire avant tout. Le groupe était une "auberge espagnole" de la culture; chacun y amenait, sous ses semelles, un peu de la terre de son coin. Chaque voix était une micro-région, l'expression d'un individu qui porte sa force à la collectivité. La "veghja" primitive fut reconstituée l'espace d'un disque, puis lors de soirées; elle devint itinérante. Une sorte de "piazza à a ghjesgia" de village qui se déplaçait avec une sono et une foi d'apôtre. Une "viduta" permanente, une "cunsulta" fédératrice dont Sebastianu Costa lui-même n' aurait osé rêver. Canta devint le porte-drapeau d'une culture revivifiée, une caisse de résonance extraordinaire de la reprise de parole collective. La tradition renouait avec sa fonction première dire la réalité, chanter les angoisses, les espoirs, raconter le quotidien, décrire la vie. Le vent de l'histoire avait tourné. Le combat changea d'âme, la "honte" changea de camp; les "sifflets de Corté" étaient désormais loin; la fierté et la dignité du répertoire, le legs des anciens retrouvés. "A cultura este da u populu è torna à u populu" écrit D. Tognotti sur la pochette de Eri Oghje, Dumane. Cette phrase, et le titre de l'album résumaient bien des choses. Une jeunesse passionnée avait réussi le pari : maintenir le fil du temps , de la transmission. "Eri" et "Oghje" s'harmonisaient à nouveau grâce à elle; restait ce "dumane" plein d'interrogation qui allait voir naître un Canta nouveau. Le manifeste imprimé sur la pochette était limpide : on ne pouvait se contenter de restituer cette tradition sans se préoccuper de son avenir. "Canta" avait démontré qu'il la maîtrisait parfaitement; vivre demain revenait à la faire évoluer, à dire de nouveau,... à créer.

Ghjiseppu Turchini

 

 
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