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CANTAVA U POPULU CORSU… MA…
Attendu per la Marina portanu camisge à fiori "I sumeri castrati"
La description du contexte culturel des années d'après-guerre n'est
plus à faire. La période fut un de ces moments de l'histoire où rien
ne semble plus pouvoir se produire; où l'accélération des processus
économiques, sociaux d'une part, les erreurs, les hontes accumulées
d'autre part, tout parait vouer l'avenir à une apathie résignée, une
intégration sournoise et définitive. Dans l'insouciance et l'euphorie
qui caractérisent les lendemains des drames humains, on s'amusait et
on chantait, bien sûr et souvent en corse d'ailleurs. Mais toujours
en veillant à ne pas réveiller les vieux démons. Les dérives politiques
d'avant-dernier avaient anesthésié l'affirmation identitaire. Les textes
mièvres et mielleux, la nostalgie feinte le disputaient à l'allégorie
bouffonne et au cliché ressassé. Musicalement, un "folklorisme" bon
teint, pseudo méditerranéen langoureux s'affirmait, l'on donnait dans
la ritournelle roucoulante, la barcarolle côtoyait l'esprit opérette,
la guitare hispanisante s'accordait à la mandoline napolitaine; comme
si l'auto-censure ne pouvait déboucher que sur l'inoffensif d'emprunt
(tout esthétique et plaisant fût-il). Il faut attendre les années 60
pour voir apparaître un premier regain d'intérêt envers un patrimoine
jusqu'alors marginalisé et délaissé. Nombreux sont ceux qui prendront
leur part dans cette énorme entreprise de réhabilitation collective.
A des degrés divers et dans une chronologie qui doit remémorer les pesanteurs
et les aspirations d'alors. Les citer tous serait ici fastidieux ; le
phénomène est dans un premier temps urbain. C'est le temps des groupes
folkloriques comme les "Macchiaghjoli" de Bastia, ou des chanteurs solo...
l'affirmation est timide mais elle témoigne d'une évolution. Et puis,
des déclics, significatifs d'un élan plus profond. A Sermanu (dont on
reparlera) un instituteur passionné regroupe les énergies villageoises.
Ce sera " A Mannella" de Jacques Luciani. Il y aura là une exhumation
consciente, une volonté de prise en compte et de valorisation de la
tradition. Tradition d'une Corse de l'intérieur encore démographiquement
majoritaire et socle d'une culture profonde qui reprend ses droits.
Les improvisateurs buzinchi montent sur scène pour présenter la soirée,
les violoneux de Sermanu interprètent leurs airs à danser... et pour
clore le tour de chant, on entonne systématiquement "U Culombu" dans
une velléité revendicatrice déjà présente. Ghjuvanpaulu Poletti rendra
d'ailleurs hommage à ces pionniers dont le rôle est souvent mésestimé
"Site di quelli chi ci avete fattu lume quand'è no eramu à bughju".
Aveu d'une cécité passée et désormais levée, mais que le chemin fut
long! Bébé Mariani, artiste-peintre à Sermanu et reconnu comme une des
plus belle "basse" de Corse se rappelle : "j'ai le souvenir d'une soirée
au cinéma "l'Aiglon" à Corti... Quand'é no avemu cantatu a paghjella...
a ghjente anu fischjatu !".
Quelques années auparavant, un autre pionnier, Félix Quilici avait certainement contribué à éveiller des consciences et des vocations. Le premier violon de l'Orchestre de Paris ne pouvait impunément arpenter la montagne corse à dos de mulet, sans que ne fût, quelque part reconnue et estimée la valeur du patrimoine traditionnel Corse. Le chercheur des A.T.P. nous lèguera un disque capital: ''Évocation de la Corse" , réalisé à Paris qui peut être considéré comme la première anthologie sonore de la tradition corse, et le vaste fonds, (sonore aussi) qui porte son nom. Notons qu'à la même époque est produit un disque de la messe de Sermanu (où l'on retrouve "A Mannella"). Le rendez-vous d'une communauté avec sa tradition n'était désormais plus très loin.
Sentu risunà li canti da Sermanu à Scopamena "Corsica di muntagna"
Le reste est désormais une histoire plus connue car plus proche. Tout s'enchaîne très vite; outre ces albums consacrés à des formes traditionnelles, une production croissante consacre des chanteurs issus du terroir comme Charles Rocchi puis Antoine Ciosi. Certains "complexes" sont tombés et commence à se diffuser un esprit musical jusqu'alors enfoui et quasi censuré par les modes et les évolutions. La Corse redécouvre une partie de son âme, elle recouvre une intégrité patrimoniale. Ce sont les retrouvailles du littoral avec "l'arrière-pays". Ironie des choses, c'est le milieu urbain qui va précipiter le processus. La jeune génération baigne dans le "revival" des années 70 . Les événements de mai 68, l'essor des sciences sociales, les apports idéologiques, tout concourt à une revalorisation universelle des cultures minorées. L'époque est aux prises de conscience, aux certitudes, aux aspirations décidées, aux rencontres. A Aiacciu, dans les sphères lycéennes, un noyau d'amis se constitue. Il y a là Ghjuvanpaulu Poletti, fraîchement débarqué de Bastia et "en manque de cet esprit communautaire" qu'il affectionna tant dans la capitale du Cismonte. Il y a là, aussi, Ceccè Buteau de A Soccia, Michele Paoli pétri de culture zicavese, Minicale d'Evisa, l'éclectique autodidacte, féru de musiques traditionnelles de tous pays, Filippu Rocchi de Rusiu, détenteur d'une tradition familiale authentique; on y trouve également Natale Luciani de Tavera avide de chant corse et militant de conviction, Petru Guelfucci, le chantre sermanacciu pour qui la paghjella n'a plus de secret ...bref, l'ébauche de ce qui deviendra "Capta". L'étincelle viendra de la quête identitaire, de ce graal perdu, de la rencontre passionnée et passionnelle d'une jeunesse en aspiration de vérité avec un savoir, une source virtuelle qui attendait patiemment le retour de ses fils. L'étincelle viendra également de la foi militante, une volonté têtue de changer les choses. " Je chantais moi aussi du Ciosi, dit Natale, mais on s'était arrêté aux regrets, à la nostalgie... à ce "chi là?" des frères Vincenti." Manifestement le point d'interrogation chatouillait. On le retrouve chez Poletti : " J'aimais beaucoup les Avazeri, les Tavera mais... sti canti..." A' mezu mare"... sentia chi c'era qualcosa ch' ùn andava.. ma un truvava micca !"... Et puis là, la réponse va jaillir, limpide. On se prend de passion pour les chants des villages; le sud, un tel, un lamentu, tel endroit, un autre témoignage, una nanna... un vieux qui chante, "cunnosce un versu" etc.. En 1973, sur invitation de Petru Guelfucci, Ghjuvanpaulu, Minicale, Saveriu Valentini, le poète et Dumenicu Tognotti, l'homme de théâtre se rendent à Sermanu, un 17 juillet. C'est la fête patronale de Sant'Alesiu, ce pieux pèlerinage pluricentenaire à la chapelle de montagne, à plus de mille mètres d'altitude. C'est une véritable révélation ; la messe chantée, les paghjelle puis le père et les oncles de Petru, le violon, l'harmonica, la guimbarde. "Qui, a tradizione ci hè; l'affare hà pigliatu una vitezza scema, ci semu intesu un duvere" se souvient Poletti ; "La fontaine parraissait tarie et d'un coup, mille sources arrivaient... ci vulia à piglià tuttu! ". Ce sont les années 73-75, celles de l'apprentissage humble; du respect révérencieux envers "ceux qui savaient", comme le dit Natale ; les années de collectage patient, de boulimie d'apprendre; les années où l'on engrange et où l'on acquiert expérience et savoir faire. Certaines rencontres s'avéreront capitales : les Rocchi et les Moretti de Rusiu, la subtilité de leurs polyphonies, les Bernardini de Tagliu, les Taddei de Bustanicu... "On s'améliorait sur le tas, au fil des veillées auxquelles nous assistions"... ( O i chilometri !) "et au fil des soirées que nous faisions" dit Natale. L'équipe de départ est informelle elle se produit gratuitement lors de soirée militantes.
Ghjiseppu Turchini
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