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CANTA...
L'identité du groupe est à n'en pas douter marquée
par une attitude et une réputation permanentes d'intransigeance.
Celle-ci ne découle pas d'une vision théorique, d'un dogmatisme
de commande, mais d'une référence constante, au fil des
événements ténus ou graves, à l'image que
les membres de Canta se font de leur appartenance et de la communauté
qu'ils représentent: "Nous avons été portés
par un mouvement, mais nous n'obéissions pas à un parti".
D'ailleurs, on rend compte sur scène des décisions prises,
dans les brefs commentaires ou par les dédicaces qui précèdent
chaque chanson.
L'ITINÉRAIRE D'UN NOM
Ces choses-là, dit-on, s'enracinent vite dans le nom que l'on
porte. Celui de Canta u Populu Corsu sonne haut et fort, comme un hymne
ou un péan. C'est aussi une réussite linguistique, une
phrase canonique, un exemple irremplaçable du génie propre
à la langue corse. Un fétiche identitaire, une règle
de grammaire frappée au coin de l'identité linguistique
corse: Verbe + Sujet. Essayez un peu, pour voir, de suivre un autre
ordre syntaxique pour la phrase simple: "U Populu corsu canta".
Non! vraiment, ce serait laborieux et dérisoire comme les tailleurs
qui sont riches et les barques petites des méthodes pour l'apprentissage
de l'anglo-saxon. Il y a aussi le chant et le peuple: le programme de
notre groupe dans une formule laconique. Spartiate. Militante à
souhait. Reste un problème plus délicat: comment a-t-on
eu un jour l'audace, tout seul ou à quelques-uns uns, de proclamer
qu'on représentait tout un peuple et qu'on chanterait désormais
en son nom ? Comme il faut un coupable pour ce péché d'orgueil
inouï, l'interviewer lance l'enquête, mais les choses se
sont passées tout autrement que ce qu'on croyait. On devait être
en 1972-1973, ou peut-être plus tard et le groupe en était
à ses premiers débuts, informels et fébriles. Disons
que c'était dans cette année 1974 où la chronique
"disques" de Kyrn avait été consacrée
à Regina et Bruno, Lucien Bocognano, Maryse Nicolai, Tintin Pasqualini,
JeanPaul Martini, Louis Savelli, Paulo Quilici, Joseph Susini, José
Baldrighi, A Mannella, Rinatu Santori, Antoine Ciosi. Mais dans son
numéro de décembre 1974, le même magazine notait
que "les bourgeons de l'espoir fleurissent et battent dans les
veines" pour signaler le premier 45 tours de Ghjuvanpaulu: "A
Pasquale Paoli", aux éditions Chants des Pieve, avec la
participation de Petru et de Natale. Ce commentaire pointait une distance
vis-à-vis de ceux qui à l'époque représentaient
le chant corse. On n'en était pas encore aux remises en cause,
ni aux accusations, parfois brutales que la nouvelle chanson corse adressa
à ses aînés et qu'elle s'évertue aujourd'hui
à corriger, en invoquant les processus éternels de l'opposition
des générations.
1. Le sauvetage d'une tradition
Toujours est-il que depuis l'année précédente,
ce qui devait devenir Canta naissait progressivement d'une rencontre
entre des animateurs de l'Unité corse de la Maison de la Culture
de la Corse et les chantres de Sermanu. Ecoutons le témoignage
de Ghjuvanpaulu: "C'était en 1973. Je suis monté
à Sermanu et je me suis trouvé soudain sur le terrain
de la tradition. J'étais avec Saveriu Valentini et Minicale qui
était un fana de folk-song. Minicale m'avait été
présenté par mon frère Nanou; ils avaient sympathisé
à Dijon parce qu'ils avaient la même passion pour la musique.
En face de nous, il y avait Petru, son père Filice Antone Guelfucci,
ses oncles Marcellu, Andria et tous les Sermanacci". C'est alors
une révélation. J'ai dit: "Voilà un témoignage
qu'il ne faut pas laisser mourir!" Nous nous sommes tous liés
d'amitié et les choses sont allées très vite. J'ai
ressenti comme l'appel d'un devoir, mais aussi d'une vocation: j'avais
là l'occasion de composer que je cherchais confusément
depuis dix ans, depuis mes premières expériences de musicien.
Une synthèse entre ma formation classique et une tradition populaire
vivante qui m'émerveillait." Ils se mettent alors à
l'ouvrage, avec acharnement, obnubilés par l'urgence du sauvetage
et enthousiasmés par la richesse artistique et humaine de l'entreprise.
Petru est l'initiateur: il connaît et les chants et les gens.
Ghjuvampaulu se souvient: "Ce n'était pas facile. Il fallait
reprendre la tradition, la remettre en ordre, l'approfondir, revoir
ces gens et d'autres. La nuit, dans les villages, il n'y avait pas grand
monde. Il fallait parvenir jusqu'aux chanteurs; ils ne s'ouvraient pas
facilement. Les gens avaient presque honte d'eux-mêmes parce qu'on
raillait leur mode d'expression, cette manière étrange
-étrangère, disait-on- de chanter. Et puis tout doucement
...la veillée, on trinquait ensemble et une chanson leur échappait.
Alors, tous les quatre, on s'empressait de l'apprendre et de la travailler".
Ensuite, on le sait, ces choses-là s'étendent: les rencontres
de A Stalla, tenue par Petru et Ghjulia Morazzani, les amis de toujours,
ont élargi le cercle: Michele Paoli de Zicavu, interne au lycée
Fesch, Natale et les autres.
2. Montrer et réhabiliter
Ces premiers acteurs de Canta ne se bornent pas à thésauriser.
D'instinct, ils ressentent le besoin de restituer au peuple ce qu'ils
apprennent de la tradition vivante, de témoigner leur gratitude
aux gens qui les accueillent et de transformer en fierté commune
un héritage ignoré du plus grand nombre. "Il fallait
se former et faire vite. Les musiciens, au départ, c'était
Minicale et moi, mais nous avions peu de mérite. L'essentiel,
c'était ce savoir des villages, ces livres épars et voués
à l'oubli. L'année 1974 a été pour nous
celle d'une activité débordante, d'une recherche et d'une
convivialité passionnées. Le premier disque a été
l'aboutissement d'une recherche, l'album des retrouvailles et le miroir
d'une dignité retrouvée." En dépit de ses
déclarations, Ghjuvampaulu apparaît dans ce climat comme
le fondateur du groupe, en raison de ce rôle pionnier et de l'écho
qui s'en fait dans le public de l'époque. En novembre 1974, "Kyrn"
le retient pour figurer parmi les "50 Corses à l'horizon
85" et le qualifie ainsi: "Aime la vie en montagne et les
promenades à travers les forêts.. S'attache à reconstituer
les traditions locales". "Arritti" du 31 août 1974
avait remarqué "le jeune et passionné Jean Poletti"
parmi les chantres de Rusiu et de Sermanu descendus chanter à
Corti pour le premier grand congrès Corti 1 de l'A.R.C. Désormais,
il apparaîtra comme le leader du groupe dans l'opinion et le chroniqueur
d"'Arritti" emploiera jusqu'à la fin de l'été
1977 des expressions où son image dément ses protestations
de modestie: "Poletti et ses amis de Canta u Populu Corsu"
(27 mai 1977), "Poletti et ses amis dont Natale Luciani" (3
juin 1977), "Poletti et ses amis" (14 août 1977).
Petru, déjà connu dans les milieux informés, était
encore assez anonyme pour illustrer de son long visage émacié
un article de "Kyrn" (mars 1975) intitulé "Qu'est-ce
qu'un Corse?" Quant à Ceccè, il nous confie qu'il
ne chantait pas encore, se bornant à assurer la sécurité
des veghje à risques, depuis l'emblématique soirée
du cinéma Le Paris à Bastia (avril 1974). Natale était
bien évidemment impliqué dans l'aventure, mais étudiant,
il résidait encore à Nice où il militait avec la
C.S.C.: "Arritti" ne signalera d'ailleurs son retour définitif
à Aiacciu que dans son numéro du 3 juin 1977. Malgré
son activité musicale intense, Minicale échappait encore
aux chroniqueurs.
Sans doute au moment de leur passage, était-il une fois de plus
à la recherche de son violon, dans l'attitude où le surprendra
plus tard le coup de patte de Batti! Le groupe n'était donc encore
que la rencontre fortuite et -pouvait-on croire- provisoire de personnes
jeunes et pour une bonne partie d'entre elles acculturées aux
modèles culturels dominants, et d'autres, plus âgées
dans l'ensemble, bien enracinées dans la Corse rurale de toujours
et vivant les formes musicales et vocales sur le mode traditionnel,
sans la rupture qualitative que représente toute démonstration
artistique: le paghjellaiu tavanincu Ghjuliu Bernardini et bien d'autres.
Les uns tirant les autres, contact fut pris avec le studio Ricordu d'Aiacciu
qui réalisa alors le disque Canta u Populu Corsu: "Eri,
oghje, dumane". Le Chant du Monde était, paraît-il,
prêt à éditer lui aussi...
3. Un disque fondateur
Les acteurs de l'époque commentent aujourd'hui l'événement:
ce n'était pas le nom d'un groupe de chant, mais la formulation
abrégée d'une volonté de désigner la puissance
encore intacte d'un patrimoine à réactiver: "Eccu
ciò ch'ellu canta u populu corsu" ("Voici ce que chante
le peuple corse"). Incontestablement, cette réalisation
apparaît comme l'acte fondateur du groupe: production culturelle
et, d'emblée, déclaration militante dans le texte de présentation
comme dans l'anecdote révélée par Natale au cours
de l'entretien. On peut en effet apercevoir sur l'une des photos de
la pochette des silhouettes volontairement effacées de l'instantané;
il s'agit de personnes qui, entre le moment de l'enregistrement et la
parution du disque, avaient prêté leur concours à
la Légion étrangère en chantant pour la commémoration
de Camerone: elles s'étaient, ce faisant, exclues du groupe !
4. L'intransigeance
A Canta, on n'a jamais transigé sur le symbole, ni à
cette époque, ni plus tard. Le fidèle et dévoué
Jean-Claude fera ainsi l'objet d'une mesure partielle d'interdiction
comme on le lit dans un procès-verbal du 18 juin 1980: il continuera
à travailler avec le groupe, mais ne pourra plus se présenter
dans ses livres comme un de ses militants puisqu'il a coupé avec
l'orientation de Canta en rédigeant Mal'Concilio en français
! Ironique trajet d'un titre stigmatisé, mais qui va reverser
au patrimoine corse une belle histoire en inspirant bientôt l'un
des chants les plus envoûtants du répertoire de Canta,
qu'il soit chanté par Ghjuvanpaulu ou par Dumè. La réplique
de Jean-Claude ? Il a plus que jamais travaillé avec le groupe...
Canta avait spontanément adhéré au Comité
Anti Vaziu. La campagne de sensibilisation menée par celui-ci
l'avait conduit à rechercher le soutien des municipalités.
La réaction de Canta fut immédiate: "L'invitazione
fatta da u "comité" à u "collectif des
maires" ci pare un veru scandalu: dà a preputenza è
dumandà l'avisu à quelli chi sò sempre stati à
l'origine di tutti i strazii di a Corsica!" La lettre de démission
est tout aussi claire: "Nous n'entrons pas dans ce genre le combinaison;
et si nous continuons à être contre le Vaziu nous le dénoncerons
à notre niveau nous dénonçons aussi les pollueurs
de toujours; il nous paraît vraiment trop facile de faire dans
l'écologisme apolitique, véritable fourre-tout qui peut
masquer assez mal les intérêts particuliers d'une certaine
classe de la société. Le fait d'écrire Vazio et
non Vaziu pour, paraît-il, ne pas choquer les non-autonomistes
nous paraît aussi un argument assez infantile, alors qu'il y a
quelques mois 25.000 personnes ont demandé la libération
des prisonniers de Bastelica et ceux du ...Front; alors que depuis près
de dix ans les autonomistes et les nationalistes sont à l'avant-garde
(les autres partis ne pouvant faire que du suivisme) de toutes les revendications,
et de tous les rassemblements populaires". On le voit, durant les
dix années évoquées dans cette lettre du 11 juin
1980 la position de Canta a évolué: dans ses débuts,
le groupe répercute avec son expression propre une revendication
et une exigence qui traversent toute l'île; dans les années
1980, il se fait le gardien de ces valeurs et morigène les contrevenants.
Le groupe prétendait-il diriger la revendication ? Les témoins
écartent vigoureusement une telle interprétation: "Quand
il faut faire prévaloir la logique et l'efficacité stratégique
sur les valeurs, Canta ne sait plus, Canta ne suit plus, parce qu'il
n'est pas fait pour ça. Tant que la revendication était
informelle, libre, instinctive et pour ainsi dire romantique, Canta
l'assumait entièrement. La rationalisation de la lutte l'a éloigné.
Nous avions de la pureté, sans calcul. Tous les mouvements culturels
ont suivi le même chemin !"
5. Nommé par le peuple!
Quoi qu'il en soit, l'accueil enthousiaste réservé au
disque dans les années 1975 a rapidement diffusé un nom
pour le groupe ainsi baptisé par l'adhésion populaire.
Ceccè conclut: "Nous n'avons pas eu l'outrecuidance de nous
appeler ainsi. Ce disque était une anthologie; il réunissait
tout ce qui nous semblait significatif du patrimoine populaire à
restituer. Les gens, les associations nous ont invités à
chanter chez eux en tant que "Canta u Populu Corsu". Au temps
de ce disque, nous n'étions pas constitués en association.
Le logo n'a jamais été déposé et il ne le
sera pas. C'était une association de fait. Aujourd'hui, quelqu'un
peut reprendre ce nom ...mais qui osera ?" Il n'y a que de la malice
dans la chute... Dans la boîte d'archives, un carton sans doute
rédigé en 1981 liste une trentaine de noms. Ce sont les
membres de Canta: 7 sont entrés dans le groupe en 1973, 3 en
1974, 4 en 1975, 5 en 1976, 1 en 1977, 6 en 1978, 2 en 1980. En regard
de certains, la date de leur départ, sans commentaire: 3 en 1976,
2 en 1978, 4 en 1981. La liste est manifestement incomplète:
les membres de I Chjami Aghjalesi n'y figurent pas, ainsi que beaucoup
d'autres que le public associe au groupe mais que l'archiviste n'a pas
retenus, sans doute parce que le chant n'est pas leur activité
culturelle principale.
Ghjacumu Thiers
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