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LA CRÉATION MILITANTE
"VOGLIU CANTÀ LI TO ODII LE TO PASSIONE"
Lettera di u prigiuneru
Réintégrer la tradition, oeuvrer afin qu'elle puisse
vivre. Le premier paramètre ayant été maîtrisé,
Canta se donna pour objectif d'envisager le second ? le nouveau disque
du groupe , "Libertà", révéla un contraste
avec le premier. L'époque, il est vrai, était à
l'engagement; le drame d'Aleria venait de se dérouler ; les fractures
naissaient, les convictions s'affirmaient. L'album fut à l'image
du contexte, profondément empreint d'une revendication virulente.
Les "chiffres " parlent d'eux-mêmes."Eri, oghje,
dumane", c'était 17 titres, 15 traditionnels; "Libertà"
présenta 8 créations sur les 10 titres proposés.
Ces huit nouveautés étaient autant de chants engagés...
Même les deux traditionnels sont des hymnes guerriers: "A
Palatina" et "Sunate lu cornu". Le siècle des
révoltes, ce XVIII ème siècle des Paoli et des
Gaffory ressurgissait, comme une référence en écho
aux luttes présentes. Pourtant, malgré cette majorité
de créations, la tradition est toujours là, bien présente,
elle est le socle de l'esprit musical 'Canta'. La "Muresca"
l'antique danse Pyrrhique, exhumée grâce à la découverte
de partitions, et "Ciucciarella" , la nanna d'excellence illustrent
et accompagnent les deux poésies déclamées du disque.
L'air d' " Arritti " du flamboyant poète cortenais
Filice Filippi est traditionnel de même que le " versu"
de "Simu sbanditi", le splendide lamentu de Ghjuvanteramu
Rocchi. Notons qu'il s'agit là d'une première et fructueuse
collaboration avec l'instituteur militant de Loretu di Casinca qui signe
aussi l'émouvant "Muvrinu" : une réussite. Quant
aux deux créations de Poletti : "A rivolta" et "
Lettera di u prigiuneru", elles laissent présager de ce
que sera l'empreinte future du jeune compositeur. Là aussi, le
fil est traditionnel, les créations sont "dans l'esprit".
Manifestement, le lycéen qui "cherchait" avait trouvé
imprégné de dizaines et dizaines de "versi",
son génie musical s'exprimait et mûrissait. La synthèse
s'opérait et remodulait. Poletti entame là une longue
série de créations ; il offrira à sa communauté
parmi les plus beaux fleurons d'un patrimoine désormais collectif.
Le "son Canta" , effleuré lors du premier album (et
affiné dans le 45 tours "Aleria") s'affirme. Mariage
harmonieux des voix puissantes, mélodieuse instrumentation sobre
qui souligne efficacement. La greffe a pris, le socle polyphonique se
module sur des rythmiques diverses, c'est l'alliance de la paghjella
et de l'arpège. Une esthétique à mi-chemin entre
Ghjuvansantu Rocchi, et Joan Baez, Ziu Filippolu Taddei et le folk song.
Après avoir fédéré, redonné ses lettres
de noblesse à la tradition, Canta lui ouvrait de nouveau horizons,
de nouveaux champs (chants ?) d'investigation. La liberté souhaitée,
recherchée et revendiquée sur la pochette envahissait
aussi le vinyle; les nouvelles voies (voix ?) pouvaient être arpentées
du fait même que désormais, le spécifique était
assimilé.
"CANTANU INSEME CUN AMORE PER LA BELLEZZA DI LU MIO MONDU"
L'Alta strada
Dans la fièvre des soirées militantes se confirme l'adhésion
d'un public qui reconnaît le groupe comme l'incontestable hérault
du mouvement revendicatif. Celui-ci va pourtant, paradoxalement, opérer
un retour à la quiétude poétique. "Vultemu
à a tradizione " se remémore Natale, "les gens
savent que nous sommes engagés". Ainsi naît le troisième
disque : "Canti di a terra è di Vomi". Ces retrouvailles
avec le "sensu paisanu" (dixit Poletti), sont une véritable
délectation. Le mouvement de balancier continue: sur 11 titres,
8 sont traditionnels.
Le disque doit énormément au village de A Soccia qui
(par l'intermédiaire de Ceccè Buteau) fournit 4 pièces.
Le magnifique "Piscaia", émouvant et langoureux, et
l'original chant à répétition de "A Merula"
sont interprétés par Ceccè que l'on entend enfin
en "segonda". Les deux chants de fête, "Zighizon"
et "A fiera di San Francè", vont apporter à
Canta une fraicheur, une spontanéité, une joie scénique
(et discographique) qui faisait quelque peu défaut: le peuple
corse savait aussi s'amuser.
'Trois beaux chants monodiques apportent toute leur puissance : deux
lamenti, l'un interprété par Michele Federici, l'infatigable
chantre de Rusiu et l'autre écrit par Marcu Casanova, poète
et compositeur talentueux de A Casanova di Venacu ("Lamentu di
u duttore Battesti", et "Bruscu" dont le monde si important
de la chasse en Corse va raffoler). "I Mulatteri d'Ulmetu"
confirme la richesse inépuisable du terroir Zicavese et d'un
patrimoine Pumunticu souvent méconnu; à travers une instrumentation
discrète il met en valeur la voix typée de Michele Paoli.
Le rôle grandissant de Minicale transparait, l'homme orchestre
(flûte, violon, guitare, mandoline) apporte cette touche inimitable
aux arrangements. Les superbes voix de P. Guelfucci et F. Rocchi s'affirment.
"Canti di a terra è di l'omi" c'est aussi trois créations
de G.P. Poletti. La douce "Canzone per Stella" est composée
pour la naissance de la fille de Petru. "A Canzone di u pianu"
répond à un désir de s'adresser à un public
particulier, celui des enfants qui représente l'avenir. Poletti
est toujours dans la veine traditionnelle qu'il adapte à l'esprit
de chaque chant, la structure est monostique (répétition
de la même phrase musicale tout le long du texte) elle s'appuie
sur trois accords fondamentaux qui encadrent la mélodie : c'est
le fameux "sol?doré" qui sera le support de tant de
réussites. Enfin, ce troisième disque restera le disque
de "A Culomba", l'immortelle "Alta Strada", toujours
dans l'esprit ci-dessus décrit. II s'agit vraisemblablement de
la chanson qui, dans le monde "paisanu" de la Corse profonde,
élèvera Poletti au rang de créateur reconnu et
vénéré. "La" chanson type issue du terroir,
et retournée à ce terroir. Sur une structure largement
inspirée de la tradition Poletti signe là un de ses plus
beaux titres. Carlinu Rocchi (frère de Filippu) de par une interprétation
époustouflante d'aisance, de limpidité, de "ribuccate"
maîtrisées, de puissance vocale en fait un véritable
chef d'oeuvre de l'art musical corse. Une référence et
une école.
Ghjiseppu Turchini
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